Noire, noire ?

Pour ses 20 ans, la Folle Journée de Nantes a consacré tout son festival à la musique américaine. D’Olivier Messiaen dont une oeuvre donna le titre du festival jusqu’à Leonard Bernstein et John Adams en passant par tous les musiciens européens qui trouvèrent refuge et fortune au Nouveau Monde. 

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Barbara-Hendricks-930X620_scalewidth_630.jpegÀ cette occasion, lors d’une interview à l’émission Entrée Libre, la soprano américaine Barbara Hendricks a confié sa joie de chanter pour l’occasion du blues.

Mais elle s’est aussi laissé aller à un hommage aux chanteuses d’opéra noires. Elle a ainsi mis en exergue la première d’entre elles, Leontyne Price. La déesse noire qui quitta très vite « le rôle » de Porgy and Bess pour aborder tout le répertoire de l’opéra avec son exceptionnelle voix de soprano dramatique.

Je vous avoue avoir été surprise et ravie de cet hommage. La roue tourne, et tant mieux, dans le monde de l’opéra, ce qui prouve sa vitalité mais il y a des voix d’hier qui méritent d’être connues par les jeunes générations. D’autant que l’histoire de Leontyne n’est pas banale, ce qui amena d’ailleurs Barbara Hendrickx à la rappeler à notre souvenir.  

Leontyne Price est sans aucun doute la diva que j’ai adorée dans ma jeunesse (avec Monserrat Caballé). Mon adoration est intacte alors qu’elle vient de fêter son 87ème anniversaire ce 10 février. Elle fut une incroyable interprète qui aborda absolument tous les répertoires : de Haëndel à Samuel Barber, avec une prédilection pour Verdi et Puccini. Elle débuta sa carrière aux États-Unis alors que l’apartheid était encore très virulent. Voici ce que raconte Rudolf Bing lors d’une des tournées d’été du Metropolitan Opera :

« La question raciale, les premières années de la tournée, n’était pas une plaisanterie ; et autant j’aimais le charme d’Atlanta, autant je détestais les préjugés du Sud. Un des pires moments de ma vie fut, alors que je descendais dans ma première gare du Sud, de voir les toilettes séparées, l’une pour les « blancs » l’autre pour « les gens de couleur ». Lorsque nous introduisîmes un opéra avec Leontyne Price comme vedette dans notre saison d’Atlanta, je mis un point d’honneur à inviter Melle Price à dîner avec moi à mon hôtel le soir de notre arrivée et quand nous pénétrâmes dans le restaurant, il y eut un brusque silence qui me fit grand plaisir. »

Sir Rudolf Bing, 5000 nuits à l’opéra, Robert Laffont

(un superbe témoignage également sur la fondation de Glyndebourne, un livre passionnant!)

La longue vie de Leontyne vous est racontée ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Leontyne_Price 

Elle connut des générations de chefs et des générations de ténors et de barytons: Richard Tucker, Franco Corelli, Plácido Domingo, Luciano Pavarotti, Leonard Warren, Sherrill Milnes. Vous  pourrez trouver sur Internet bien des interprétations de Leontyne Price. Lesquelles choisir?

Je vous propose un extrait du Requiem de Verdi, enregistré en 1967 à la Scala de Milan et dirigé par Herbert von Karajan. Bouleversant.  

Et ensuite un bis d’un concert en 1976, Puccini cette fois, un document amateur … Vous serez conquis (enfin, je l’espère).

Pour ma part, je chéris deux intégrales des années 70 (celles de ma jeunesse…) : Il Trovatore et Tosca dirigées par Zubin Mehta.

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Et puis ce disque dans lequel Domingo et Price interprètent quelques grands duos électrifiants, et notamment celui d’Otello où Otello est blanc et Desdemona est noire… (la pochette du disque et une photo d’aujourd’hui)

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Oh que je suis frustrée ! j’aurais voulu vous présenter encore tant de témoignages de l’art de cette cantatrice (il y a notamment des Mozart à tomber par terre et quelques Wagner étonnants, des Richard Strauss somptueux – les quatre derniers lieder notamment bien loin de la voix pointue et précieuse de Schwarzkopf). Mon plus grand plaisir serait que vous partiez à la découverte de toutes les merveilles qu’elle nous laisse en témoignage.

Et puisque l’actualité de l’Opéra de Wallonie va être Aida, je vous propose d’entendre la déesse noire dans son rôle fétiche.

Leontyne Price ouvrit ainsi la voie (et la voix) à Grace Bumbry, Shirley Verrett, Jessye Norman,  ou encore Kathleen Battle, et bien évidemment Barbara Hendrickx. C’est ainsi que le noir nous enchante à jamais!

5 commentaires sur “Noire, noire ?

  1. Merci pour ce retour aux sources. Etant de la même génération que toi, à quelques jours près…, j’ai également usé les vinyles que tu présentes. Et – comme toi – je ne m’en lasse pas !
    A bientôt

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  2. J’ai oublié dans ma liste des divas Martina Arroyo, la délicieuse et facétieuse Martina que je vis dans une mémorable Forza del destino à Paris, il y aura 39 ans en mai prochain. Ca ne me rajeunit pas, ouiche! Mais la distribution autant que je m’en souvienne fait encore rêver : Domingo, Arroyo, Mittelmann, Talvela, Cossotto; Direction de Rudel…

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  3. Autant je partage votre enthousiasme pour la grande Léontyne Price, autant je mets un bémol, à ce que je perçois comme une légère critique à l’égard de Schwatrzkopff, et plus spécialement des 4 derniers lieder, qui sont pour moi le plus désespérant des cris face à ce monde qui s’éteint ! (et surtout dans l’enregistrement de Szell)

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  4. J’ai adoré l’art de la grande Élizabeth dans ma jeunesse, j’ai même eu la grande de l’applaudir dans Rosenkavalier au TRM lors de ses adieux dans la fin des années 60. mais personnellement, je trouve que cette préciosité, que l’on trouve également chez Fischer-Dieskau, est un peu datée. Ces artistes furent géniaux en leur temps et sortirent de l’ombre certains compositeurs peu appréciés en francophonie, mais aujourd’hui je préfère des chanteurs moins guindés. Simple goût personnel!

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