Histoires de clochettes

Il est bizarre, notre 1er mai, cette année… Le muguet se fait rare et la lutte contre la maladie a remplacé la lutte des classes. Quoique… avec la colossale crise économique qui pointe le bout de son nez, les syndicats ont de « beaux jours » devant eux.

Mais qu’importe. On se souhaite peut-être plus fortement encore, en ces temps incertains, tout le bonheur du monde!

Je vous repropose un petit article que j’avais écrit en 2012. L’histoire n’a pas changé!logotipo-del-colibrí-aislado-en-el-fondo-blanco-contorno-eps-ilustración-vector-139390445Bon 1er mai ! Un brin virtuel de muguet et le bonheur qui va avec pour tous, fidèles lecteurs et autres ! 

Du muguet, pourquoi du muguet, et depuis quand? Et pourquoi le 1er mai? Voyons voir… 

1732.jpegLe mois de mai a toujours été un moment charnière, célébré par différentes civilisations. Pour les Celtes, il s’agit de la fête de Beltaine, le passage de la saison sombre à la saison claire, de l’hiver au printemps en quelque sorte, qui signifie la reprise des activités, le retour dans les champs et le début des expéditions guerrières. De grands bûchers sont allumés pendant que les druides récitent des incantations. Chez les Romains, la période est encore plus festive avec le déroulement des Jeux floraux fêtant l’efflorescence de la nature dans toute son exubérance. Pendant plusieurs jours d’affilée, orgies et danses rythment la vie des Romains en l’honneur de la déesse Flore, dont la statue est représentée chargée de fleurs. Désormais, l’arrivée du mois de mai gardera cet aspect exceptionnel et festif. Au Moyen Âge, c’est celui des accordailles ou des fiançailles entre jeunes gens : on dépose les premières fleurs de la saison devant la porte de la promise, en fonction de ses qualités. À Toulouse, un grand concours de poésie prend le nom de Jeux floraux pour célébrer la langue d’oc : dès le XIVe siècle, troubadours et ménestrels rivalisent de rimes pour décrocher les premiers prix, des fleurs d’argent telles que la violette, l’églantine, le souci ou encore l’oeillet.

Églantine rouge contre muguet blanc

Le muguet pointe le bout de ses cloches à la Renaissance, lorsque le tout jeune roi Charles IX le popularise à la cour de France. La légende veut que le chevalier Louis de Girard ait offert au monarque un bouquet de cette fleur embaumante et encore assez méconnue, de retour d’une mission. Charles IX apprécie tellement la fleur qu’il décide d’en offrir à toutes les dames de la cour la veille de son sacre, le 1er mai 1561, comme gage de bonheur. Le geste s’oublia quelque peu : il faut dire que le massacre de la Saint-Barthélemy ne fut pas la marque d’un règne fort heureux et que le muguet reste une plante potentiellement toxique…

À ld-eglantine-2.jpega fin du XIXe siècle, en pleine révolution industrielle, les clochettes n’ont pas encore investi les rues. La fleur d’églantine règne en maître lors du 1er Mai : sa couleur rouge reste le signe de reconnaissance des ouvriers qui défilent sur le pavé pour réclamer l’abaissement de la journée de travail à huit heures. Pas question pour les socialistes de choisir le muguet blanc, surtout connu des Parisiens et associé depuis trop longtemps au culte de la vierge Marie fêtée au mois de mai – les clochettes symbolisant les larmes de la mère du Christ. Les fleurs d’églantine, cultivées au nord de la France, là où se déroulent les premiers rassemblements massifs d’ouvriers, deviennent naturellement le signe de reconnaissance des manifestants, et les policiers commencent à surveiller de près ces contestataires à la « boutonnière fleurie » en tête des cortèges.

muguet%20brin.jpegLe muguet symbole de la réconciliation nationale

Mais le marketing va finir par gagner la partie. Dès 1900, les couturiers distribuent des brins de muguet à toutes leurs clientes à l’occasion du 1er Mai. La fleur devient le symbole du printemps, de l’amour et des beaux jours. Elle orne peu à peu corsages et chapeaux des employées, la presse s’en mêle avec des articles pittoresques, les cartes postales se multiplient comme autant de porte-bonheur. Au même moment, la parfumerie parvient à recréer de manière artificielle sa fragrance si particulière dont les femmes raffolent. En 1910, les deux fleurs sont au coude à coude : on compare les « églantinards des boulevards », ferments de la Révolution, aux amoureux tranquilles avec leur brin de muguet. Et lorsque les jeunes filles des halles apportent leurs bouquets de clochettes au président de la République, la messe est dite : la France entière adopte rapidement les couleurs vertes et blanches d’une fleur délicate. L’églantine ne peut plus lutter contre la production quasi industrielle, notamment autour de Nantes, du nouveau symbole du 1er Mai. En 1936, un compromis est trouvé : les manifestants mettront un petit ruban rouge autour de leur brin un peu trop blanc. Cette fois, le muguet a conquis toute la France, des catholiques aux socialistes.

L’immigration, quelle chance!

Loin de moi l’idée qu’à notre époque de mondialisation, les états doivent fermer les yeux sur le problème bien réel de l’immigration. À l’heure où les populations se déplacent à toute vitesse en quête d’un eldorado, une régulation est absolument nécessaire dans l’intérêt de tous, le nôtre comme le leur.

Pourtant ce qui me chiffonne dans cette histoire, c’est que certains dirigeants européens se posent en Dame Vertu et redresseuse de torts, en quelque preux chevalier sans peur et sans reproches.

Sans reproches? Sommes-nous si sûrs, nous les Européens, de n’avoir pas commis les erreurs pour lesquelles nous stigmatisons aujourd’hui certaines communautés?

L’Histoire et les hommes qui en ont souffert jugent sans ménagement notre attitude passée.

Reprenons les problèmes actuels.

 

Ce que nous voulons de la part des populations immigrées, c’est tout d’abord l’intégration. 

En avons-nous été capables lorsque nous, Européens fûmes nous-mêmes des immigrés économiques? Aux États-Unis notamment aux 19ème et 20ème siècles, qu’avons-nous fait? Nous nous sommes regroupés en quartier (Little Italy par exemple) afin de continuer à parler notre langue, à vivre selon nos coutumes, à nous entraider. Quoi de plus normal? L’instinct grégaire devient instinct de survie. Dans nos villes européennes, le phénomène fut le même: les Italiens, les Espagnols, les Portugais expatriés vécurent plusieurs générations en communauté. Pourtant on pourrait croire que leur assimilation ne devait pas poser de problème: venant du même continent, des racines communes, des langues romanes, une même religion… Mais chacun est resté chez soi un long moment avant d’oser s’affranchir puis de s’intégrer. Alors que dire des difficultés rencontrées par des peuples non européens  fraîchement débarqués ? Avons-nous fait mieux qu’eux?

 

Ce que nous reprochons aux plus radicaux d’entre eux, c’est de nous demander de reconnaître en partie leur façon de vivre, leurs us et coutumes.

Qu’a fait l’Européen en Amérique avec les Indiens? Qu’a fait l’Européen lors de la colonisation? Il a imposé à des populations qui ne lui avaient rien demandé une façon de vivre qui balayait toute une organisation millénaire au nom de « sa » civilisation et de « sa » religion. En terme d’imposer sa vision du monde aux autres, l’Européen a fait fort, non?

 

Ce que nous ne comprenons pas, c’est cette amertume, parfois cette rage intergénérationnelle.

S56.jpegL’Europe après les deux conflits mondiaux du 20ème siècle a eu besoin de main d’oeuvre bon marché pour relancer son économie. En Belgique, de la nourriture et de l’énergie à l’Italie dévastée en échange de bras vaillants. La population masculine de villages entiers a été recrutée pour venir travailler au fond de nos mines.

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  Comment les a-t-on accueillis et logés?

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Dans des baraquements récupérés des camps de prisonniers de l’est de l’Europe, baraques que l’on posait à même le carreau de la mine comme on le voit ici, au charbonnage de Saint-Nicolas dans la banlieue liégeoise. Sans chauffage, sans eau courante, sans sanitaires. Le chanteur Salvatore Adamo a souvent raconté l’épopée de son papa en ce temps-là.

camp_italiens2.jpegPlus tard les corons apparurent et grâce aux épouses et aux enfants, la vie quotidienne devint moins précaire, un peu plus douce…corons.png

   

 

 

 

 

 

En France également, l’industrie avait besoin de bras pour sa reconstruction et on alla puiser généreusement dans les colonies du Maghreb. On parqua ces pauvres bougres à l’extérieur de Paris, sans logement prévu à l’avance. Ils construisirent de leurs mains des bidonvilles à quelques minutes à vol d’oiseau de la tour Eiffel.

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Ils y vécurent jusqu’au début des années 1970. Les grandes barres d’appartements construites alors pour la classe moyenne française se vidèrent de leurs habitants devenus propriétaires ou locataires dans des quartiers plus huppés, au profit de cette population des bidonvilles. Nombre d’habitants peuvent encore raconter leur arrivée et leur vie sur la terre de France!

Édifiant, non?   

Ajout ce 2 mai 2012 : Élise Lucet au 13h de France2 traite le problème du personnel marocain recruté par la SNCF dans les années 70. Voici ce qu’en dit L’express: http://www.lexpress.fr/emploi-carriere/emploi/discriminations-la-sncf-face-a-plus-de-700-plaignants-marocains_1109177.html

L’immigration, sujet sensible où les gens sont souvent traités de profiteurs, cela ne date pas d’aujourd’hui. Quand j’étais jeune, en pleine immigration italienne nécessaire pour faire tourner l’industrie minière et sidérurgique wallonne, une chanson devint très à la mode. Il y avait plus de 30 ans que certains Italiens descendaient au fond des puits de charbon qui rongeait leurs poumons… Je rassure tout de suite tout le monde : avec la teatralità qui les caractérise, les « tchitchos » comme on les appelle chez nous jouèrent l’auto-dérision. N’empêche…

Que savait-on de ces gens, de leur histoire, de leur misère? Ces gens que nos pays avaient embauchés en toute légalité et que l’on fustige aujourd’hui après en avoir bien profité. Comment ne pas comprendre la rage de leurs enfants et petits-enfants, discriminés bien que devenus Belges ou Français ?

Nous sommes au 21ème siècle. Il y a toujours des gens qui rêvent d’un monde meilleur pour leur famille, pour leurs enfants. Ils quittent tout, famille, village, traditions, fuient la guerre et la répression, mettent leur vie entre les mains de passeurs, bravent les dangers de la mer, voyagent entassés dans les faux-planchers de camions, sur les attelages de trains…

Lorsqu’ils ont la chance d’arriver sains et saufs chez nous, ne nous voilons pas la face (!), ils vont occuper des emplois que nos populations européennes refusent d’assumer aujourd’hui. Techniciens de surface pour nettoyer à toute vitesse et toute la nuit des plateaux entiers de bureaux, éboueurs, dans la construction dehors par tous les temps, personnel de maison, esclaves de familles richissimes…

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Mais le phénomène touche également des professions qui jouissaient naguère d’un certain prestige comme infirmière et même médecin généraliste, professions avec des contraintes d’horaires pour des salaires souvent peu attrayants dont se détournent des générations bluffées par l’argent facile des golden boys, traiders et autres vedettes du sport ou du spectacle… 

La France qui se lève tôt, le « vrai » travail. Oui, il y a des tas d’immigrés qui connaissent, déclarés ou pas. Qui apportent de la richesse à nos économies, une main-d’oeuvre dont elles ne sauraient se priver. Mais des hommes et des femmes qui ne sont plus aujourd’hui que des statistiques qu’on s’envoie à la gu… ou des repoussoirs pour les extrêmistes de tous poils.

Ces êtres humains nous donnent aussi en partage leur richesse culturelle. Que serait l’Europe – et de tous temps, la Renaissance vient bien d’Italie, non? – sans ces apports musicaux, artistiques, culinaires et philosophiques par exemple ? Un vieux continent desséché replié sur lui-même, sclérosé ! 

Rappelone-nous toujours ceci: il y a eu dans toutes nos familles des émigrés et nous sommes tous des émigrés en puissance ! 

Je ne résiste pas à vous faire partager cette version de Lily. Merci à Pierrot Perret d’avoir si bien tout exprimé!