Au fil des mots (14) : « heureux »

La force d’un jardin   

     Le ministère de la Culture naît le 3 février 1663. Ce jour-là, Colbert réunit chez lui quatre personnages de confiance : Charles Perrault qui pour l’instant travaille mollement chez son frère Pierre, receveur général des finances de Paris ; durant ses larges loisirs, il versifie des pièces de circonstance que le roi a goûtées. Jean Chapelle, un vieux critique littéraire. Un certain Amable de Bourzéis, théologien. Et l’abbé Cassagne, prédicateur. Colbert leur confie une première mission de la plus haute importance : choisir les légendes et emblèmes qui accompagneront les monuments royaux et toutes les médailles. Pour cette raison, cette « petite Académie » deviendra plus tard l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

      Très vite, le quatuor est chargé d’une autre tâche, plus générale : la propagande. Enrôler l’art et les artistes au service du roi.

     La petite Académie se réunit chez Colbert deux fois par semaine, les mardis et vendredis. Dans l’intervalle, sous la conduite de Perrault, elle commande, elle corrige, elle contrôle, elle gratifie.

    La petite Académie règne sur les grandes et y installe ses sbires : Lully à l’Académie royale de danse, Le Brun à l’Académie de peinture et de sculpture, le révérend père Du Hamel à l’Académie des sciences (1666). C’est Perrault lui-même qui s’occupe de l’Académie française, née en 1634. Et toujours lui qui tient la liste, soixante à quatre-vingts noms, ceux des heureux bénéficiaires des largesses royales. Seule manière de vivre, pour les artistes, en un temps où le droit d’auteur n’existe pas.

*

    Si l’écriture, la peinture, la sculpture, la musique, les médailles du roi apportent leurs pierres séparées à l’éloge, le jardin peut offrir une mythologie qui les rassemble toutes. Et l’inscrire dans un espace où chacun se promène. Et l’installer dans le cycle du temps : saison après saison, la légende s’éternise.

    « Je vous veux pour Versailles. »

    Peut-on concevoir l’ivresse d’un mortel qui se voit chargé d’un tel ouvrage? Recevoir commande du roi lui-même, non seulement d’un tout-puissant mais – puisque le XVIIème siècle ne sépare pas le pouvoir du sacré – d’une divinité incarnée! Et le jardin qu’on lui donne à concevoir est celui de la monarchie elle-même. En le dessinant, il va raconter la nouvelle histoire du royaume et son lien avec le Ciel… Pensées vertigineuses qui ébranleraient plus d’une âme.

                                                           *                                                     

     Un jour de 1983, j’ai vu sortir Ieoh Ming Pei du bureau de François Mitterrand*. Le président de la République venait de lui confier le Louvre pour en faire « le plus beau musée du monde » (les politiques français n’ont jamais connu la modestie). Toute ma vie je me souviendrai des lunettes rondes et du sourire enfantin du Chinois. Je l’ai raccompagné jusqu’à la grille. Il flottait plus qu’il ne marchait. Jamais les graviers de la cour n’avaient connu visiteur plus léger.

    Alors j’imagine Le Nôtre après son entrevue avec le roi. L’homme qui, ce soir-là, par les allées revient chez lui ne prend pas le chemin direct. Il s’égare un peu. Seule façon de retrouver la paix. Il longe les rives de la Seine où des portefaix « font grève », c’est-à-dire attendent du travail, le chargement ou le déchargement d’un bateau. Il se perd à l’ouest dans la garenne où il a rencontré, enfant, ses premiers lapins et sangliers. Il salue les oiseaux de la volière, rend une dernière visite aux parterres dont il a fait planter chaque bulbe. La nostalgie combat en lui la fierté. Il prie ses chers jardins des Tuileries de pardonner la longue infidélité qui va l’occuper ailleurs.

Érik ORSENNA, Portrait d’un homme heureux   André Le Nôtre 1613-1700 

*Érik Orsenna fut un collaborateur très proche de François Mitterrand à l’Élysée et son « nègre » pour les grands discours officiels, ceci en toute transparence.

Au fil des mots (13) : « porcelaine »

Jean-Paul Desprat, à la manière d’un Alexandre Dumas moderne, raconte dans cette trilogie de très gros livres (Bleu de Sèvres, Jaune de Naples, Rouge de Paris) l’histoire de la manufacture royale de Sèvres. Pâte tendre, pâte dure, la guerre économique bat son plein, l’espionnage industriel à l’échelle de l’Europe aussi. Dans Jaune de Naples, les maîtres de la céramique français se rendent à Naples sur l’ordre de Marie-Antoinette pour refonder la manufacture de Capodimonte. Herculanum et de Pompéi, récemment redécouvertes, sont toutes proches…

Inspiration antique

    Il avait été plusieurs fois question au cours de la visite des ateliers et du laboratoire de la fabuleuse source d’inspiration qu’allait procurer aux sculpteurs et aux peintres de la nouvelle fabrique le voisinage d’Herculanum dont les merveilles continuaient d’être mises au jour. La journée de Sculler et d’Alfano, commencée avec l’aube, était depuis longtemps terminée, aussi proposèrent-ils de concert de se rendre sans attendre dans l’enclos des fouilles . (…) Ce fut une superbe promenade. Bordée de villas vésuviennes désertées du fait de l’absences de la Cour, la large avenue paisible que les tilleuls embaumaient était striée par l’ombre des grands pins parasols sur le pavement de lave. (…) Stafferi les conduisit directement dans la maison des fouilles où officiaient et vivaient les deux Venuti, le père, Marcello, et son fils, Domenico, qui depuis dix ans dirigeaient les fouilles ainsi que l’Accademia Ercolanese qui, dans une vaste et belle maison à l’entrée du site, servait d’école à l’usage des archéologues.

    La boue du Vésuve, ce mélange de lave et de trombes d’eau qui avait dévalé les pentes du volcan lors de la terrible éruption de l’an 79, avait coulé jusqu’à la mer en pétrifiant tout sur son passage. Sur cette glaise, devenue plus dure qu’un ciment, la végétation avait regagné et fait pendant longtemps oublier la riche Herculanum des temps de Titus, chantée par Strabon, Pline, Florius et Stace. Le lieu était tant sorti des mémoires que seul un miracle au début du XVIIIème siècle avait permis d’en retrouver la trace. (…)

    Cette promenade commencée au crépuscule et poursuivie aux flambeaux sous la conduite experte des deux Venuti fut un choc. Le labyrinthe de rues qui s’enfonçait sous terre semblait simplement déserté par l’approche du soir et l’on s’attendait, à chaque carrefour, à voir surgir un spectre en toge ou pointer le cimier d’un légionnaire.

    Eustache caressait les fresques, soulignant de son index les volutes des chimères et des arabesques qui avaient conservé la fluidité de leurs savants linéaments et la fraîcheur de leurs couleurs:

  • Incroyable, incroyable!… C’est tout un livre ouvert qui ressuscite l’ancien monde… Je reviendrai copier tout cela!
  • Vous ne le pourrez malheureusement pas, répliqua l’aîné des Venuti, puisque, par ordre du roi, il est interdit – tout comme à Pompéi d’ailleurs – de faire le plus petit dessein ou relevé, mais je vous laisserai observer à loisir les planches de l’Académie et je ne m’en offusquerai pas si vous en calquez quelques-unes pour votre usage familier.

    Considérant alors Anselme, il poursuivit:

  • Votre visite tombe à pic, car nous avons besoin de l’avis d’un chimiste pour pourvoir à la conservation de ces merveilles… Le docteur Bajardi avait préconisé de vernir les fresques mais le vernis mis au point en son temps par un certain Stefano Moriconi s’est obscurci avec la lumière. Nous avons testé ensuite de les frotter avec une cire incolore mais nous n’avons fait que les encrasser…
  • Oui, répondit Anselme, il vous faut quelque chose de transparent, stable aux rayons du soleil et qui laisse respirer le mur… Je devrais pouvoir trouver une solution!. (…)

   La nuit était tombée. Les Français, émus de tout ce qu’ils venaient de découvrir, s’attablèrent ensemble en contrebas, au bord de l’eau, sur le petit port de Granatello, dans une auberge où les chaises s’enfonçaient dans le sable de la plage. Ils se régalèrent, à la lueur de lampions colorés, de choses simples : des petits farcis d’oignons, des olives, de la pancetta – poitrine de porc séchée et roulée – , du jambon. Pour la première fois, ils goûtèrent la mozzarella immaculée, polie au dehors comme un galet, vermiculée au-dedans comme une roche tuffique, fromage des bufflesses antiques qui ne peut voyager au-delà de la frontière des Deux-Siciles sans se corrompre. Ils l’accompagnèrent d’un pain à la croûte si noire qu’on l’eût pu croire cuit dans la lave du Vésuve mais si blanc dedans qu’il semblait être fait des neiges qui parfois l’hiver couronnent le cratère. Un vin léger et frisant d’Ischia agrémentait le tout.

Jean-Paul DESPRAT, Jaune de Naples

Au fil des mots (12): « Pô »

Brouillard parmesan et eaux boueuses du Pô au menu du commissaire Soneri. Une Italie poisseuse avec une blessure toujours béante entre anciens fascistes et partigiani communistes. Tout ça sur fond de la musique de Verdi, on est à Parme tout de même! Giallo envoûtant, poétique et brutal.  Bonne lecture détrempée !

Vendetta, vendetta, vendetta!

     Le brouillard pesait, immobile, sur les toits alors qu’il déambulait dans les rues désertes du petit matin. Et lorsqu’il eut quitté la ville, il observa les bourbiers de la campagne plate dont il semblait impossible de se détacher pour courir vers le ciel parce que le ciel, avec ses brumes, s’était abaissé jusqu’à embrasser la terre. Il dut exhiber à nouveau sa carte professionnelle pour franchir le barrage de police et se diriger vers la digue. Sur les routes, il croisait des camions, des fourgons et des tracteurs chargés de meubles qui progressaient en sens inverse : une fuite loin du front de l’eau qui menaçait plusieurs mètres au-dessus de la plaine sans défense.

     Depuis le chemin de halage, le fleuve semblait infini, pareil à une mer couleur de boue qui aurait été entravée par des digues réduisant son espace. L’eau se situait plus ou moins à deux mètres en dessous du bord de la digue principale, sur laquelle avaient été alignés des sacs de sable afin d’augmenter d’environ un mètre sa portée. La péniche apparut devant le commissaire entre les branches nues secouées par le courant. Un monstre de rouille, énorme et trapu, sur lequel seule l’inscription « TONNA », en lettres majuscules, sur la proue, semblait neuve. À première vue, elle avait l’aspect d’un poisson-chat avec un pont aussi plat que la plaine et une unique saillie du côté de la poupe représentée par la cabine de pilotage. Pour le reste, on remarquait le contour surélevé de la coque qui bordait le pont et quelques petites écoutilles servant à aérer la soute.

      Soneri se gara au milieu des flaques d’eau sous la digue et il la trouva face à lui auréolée de brouillard. De temps en temps, le courant la secouait, mais le mouvement, plus qu’à un signe de vie, ressemblait au soubresaut d’un pachyderme moribond.

     Il fit quelques pas avant d’apercevoir la voiture utilitaire des carabiniers dont descendit un soldat de service, tout jeune et transi de froid. Il montra sa carte professionnelle et celui-ci lui indiqua la passerelle. Après quoi, il l’aida à la poser sur le pont. Le commissaire nota les gros câbles marins qui retenaient le bateau…

Valerio VARESI, Le fleuve des brumes

 

Au fil des mots (11): « gazette »

La presse people… rien de nouveau sous le soleil!  Bonne lecture plaisante!

Lundi 10 août 1778

     Nicolas fut réveillé à neuf heures par Catherine qui s’inquiétait, le sachant peu coutumier du fait. Après une toilette rapide et un chocolat pris dans sa chambre, il descendit saluer M. de Noblecourt qu’il trouva lisant la Gazette de France et grommelant, l’air agacé :

  • Peuh! Que m’importe à moi que le roi d’Espagne ait assisté à une séance de son Académie royale! Tout cela pour apprendre les funestes conséquences de l’ignorance des peuples; c’est forcer une porte ouverte! Ou qu’à Vienne on ait appris le deuil pour une princesse inconnue dont je n’ai que faire. Que les États autrichiens ont sel en abondance à Salzbourg ! Je m’en serais douté. Quand donc aura-t-on des nouvelles qui en soient? Ah! plus intéressant, on vient de donner , le 3 août dernier, l’Europa riconosciuta d’Antonio Salieri à l’Opéra de Milan. Reconstruite après incendie sur ordre de Marie-Thérèse, il prend le nom de Scala… Tiens! pourquoi? Mais voici Nicolas.
  • Bien le bonjour, monsieur le Procureur. L’humeur serait-elle dénigrante ce matin? Gare, ce tempérament annonce un accès de goutte.
  • Paix! Taisez-vous, malheureux! C’est comme pour le démon, la nommer c’est la faire venir. Je suis à son égard ménager de mes invitations, elle n’a que trop tendance à s’imposer d’elle-même. Je vais bien et me fâche de ne trouver trace dans ce papier…

Il agitait la gazette avec véhémence.

  • … que de coliques de princes, deuils de cours et précisions sur les salines de Schelan dont je me moque comme d’une guigne! Sonnerais-je Catherine pour votre chocolat?
  • Point. Je vous remercie. Elle y a pourvu dès mon réveil tardif.

Jean-François PAROT, Le noyé du Grand Canal (une enquête de Nicolas Le Floch)

 

 

Au fil des mots (10) : « sérénité »

Bonheur simple au jardin, bonne lecture apaisante!

Octobre

    Quand j’ouvre le journal, je constate que tout s’effondre, l’industrie, les valeurs, l’oxygène, le nombre de mots que nous utilisons, l’orthographe, la confiance, surtout celle des hommes, le moral des ménages…

    Quand je mets la radio, tout le monde hurle en même temps. Ils hurlent tous la même chose, ils veulent tous avoir raison.

    Quand j’allume la télé c’est encore plus terrifiant. Des torrents de boue envahissent les villes, midi et soir, et les terroristes sont partout.

    Quand je vais chez Isabelle, le mercredi et le dimanche, je découvre une planète dont personne ne parle. Elle n’est pas médiatique, pas scandaleuse, elle ne fait pas peur. Elle est discrète et profonde. La plupart des gens veulent avoir peur. Autour de la petite ferme d’Isabelle ils ne verraient que silence et ennui. Au bout d’une heure ils seraient en manque de catastrophes et s’enfuiraient chez eux, retrouver un monde en flammes.

    S’il n’y avait pas la grâce d’Isabelle, autour de cette ferme, je travaillerais avec moins d’ardeur. Tous les gestes d’Isabelle sont gracieux, qu’elle ratisse des glands sous les trois grands chênes qui ombragent sa maison, qu’elle s’accroupisse comme un enfant pour les ramasser à pleines mains et remplir des seaux, qu’elle déplace un vase de pensées, pousse une brouette, arrose un arbuste ou se hisse sur la pointe des pieds pour cueillir des figues, ou manie le sécateur dans une haie de buissons ardents. Tout est beau à regarder, à surprendre, son visage attentif, la vie souple de sa poitrine lorsqu’elle soulève les bras, ses épaules fragiles.

    N’allez pas croire que je suis vautré dans une chaise longue et que je la regarde s’agiter. Je l’observe en travaillant à ses côtés. Plus elle est belle, plus j’ai envie de travailler. Nous restons souvent jusqu’à la nuit dans les champs, parce que Isabelle n’est jamais plus troublante que sous cette lumière d’octobre, dans ses petits tee-shirts de coton blanc. Elle est heureuse que je l’aide depuis des années à entretenir la ferme où son père a trimé toute une vie pour qu’elle devienne institutrice.

    Hier nous avons planté trois rangées de framboisiers remontants. Je faisais les trous à la bêche, elle y jetait quelques poignées de terreau et de fumier de cheval, sortait le plant de son godet, l’installait. Pendant qu’elle arrosait, je tuteurais avec des bambous verts que je vais couper près d’une source.

    Elle est rentrée un peu avant moi, prendre une douche et mettre au four un gratin qu’elle avait préparé le matin.

    J’étais seul, dans le silence de ce petit vallon, à sept heures du soir. Sur la crête déjà noire des collines, de petits nuages progressaient en file indienne, comme des moines courbés sous leurs capuchons roses.

    J’aimerais que le journal parle de ce petit vallon un soir d’octobre. Je serais sans doute le seul à l’acheter. Je ne crache pas dans la soupe, je ne vaux pas mieux que les autres et je n’écris pas ces quelques pages pour donner des leçons. Nous évoquons avec un léger mépris la beauté simple d’un jardin, nous sommes fascinés par les gouffres de l’enfer.

    Il faut beaucoup de patience, beaucoup de silence pour avoir le privilège d’entrer dans la tendresse d’un jardin.

    J’écoutais la nuit au milieu des pommiers. Le père d’Isabelle est un peu plus bas, dans le petit cimetière du village. Ses pommiers sont toujours là. Je me tenais debout et heureux, comme il avait dû l’être, le jour où il les avait plantés et tous les jours suivants, quand sa présence et sa main leur confiaient sa tendresse.

René FRÉGNI, Je me souviens de tous vos rêves

 

Au fil des mots (9): « mode »

Vous rêvez de haute-couture? Bonne lecture!

Défilé

Paris, automne 2015

     J’ai l’impression de vivre dans un théâtre de marionnettes. Je suis invitée à un défilé de mode. Au premier rang sont alignées des actrices célèbres lunettées de noir alors que règne l’obscurité. Elles ne doivent pas être assez payées pour sourire. L’une, dont la crinière noire ébouriffe toujours les photos, a trois longs cheveux, un de chaque côté, et un autre derrière. Une autre est habillée comme le Petit Chaperon rouge, grasse comme si elle avait dévoré le loup. Une troisième n’en a que pour son caniche, glissé dans son manteau de fourrure, sa poitrine est si exposée qu’on croirait qu’elle va lui donner le sein. Une autre encore, je sais que c’est mal de le penser, est le sosie d’une guenon. Au bout du rang, une influenceuse en chef de la beauté aurait bien besoin d’une douche. Leurs chaussures me fascinent : des sandales peu raccord avec la météo, des chaussures de ski à talons aiguilles, des mocassins de bénédictines. La plupart souffrent de n’avoir pas mangé depuis plusieurs jours, la seule action sensée serait de leur donner un sandwich. Elles sont toutes défraîchies, malgré leurs vêtements neufs, on dirait qu’elles sortent du bal du dernier volume de La Recherche du temps perdu. Leurs yeux sont rivés sur leur téléphone. Elles font très bien semblant de s’ennuyer. On hésite : sont-elles empaillées ou évadées du musée Grévin? Seule Catherine Ringer, la chanteuse des Rita Mitsouko, a l’air vivante avec son chignon gris et sa robe paysanne roumaine. Et moi, vêtue d’un vieux manteau, je me sens saine comme Heidi sur sa montagne.

    Le show commence, les portables se lèvent, toutes regardent le défilé par le biais de ce filtre. La plupart des mannequins sont couvertes de boutons mal dissimulés par un emplâtre de fond de teint luisant, leurs sourcils sont brossés à l’envers, j’ai peur que leurs jambes immenses et tordues ne s’emmêlent jusqu’à les précipiter par terre sur le podium. Elles ne ont pas belles, elles sont maigres. Pourquoi ne sont-elles pas à l’école, certaines n’ont même pas l’âge du brevet. Mais les robes sont somptueuses, je suis éblouie, emportée par mon enthousiasme, j’applaudis à tout rompre, comme mes fils à la fin du cirque. Ma voisine me regarde avec mépris, décale ses fesses de dix bons centimètres pour créer une ligne Maginot entre nous, histoire de bien montrer qu’elle ne connaît pas la plouc que je suis. Ici, les femmes applaudissent comme des petits vieux en fin de vie, du bout de la main où est blotti le dernier iPhone; c’est pratique et grotesque.

   Puis tout le monde se chuchote que c’était très moche avant d’aller féliciter chaudement le couturier selon un rituel organisé. « Surtout ne pas lui tendre la main, il ne supporte pas qu’on le touche. Et ne lui dis pas que c’était magnifique, il déteste, dis-lui que c’était moderne », me glisse l’amie initiée retrouvée dans la file d’attente vers la coulisse. Le maître a des cheveux d’une drôle de couleur, assurément pas d’origine, un sourire figé sur une bouche de cent vingt-deux dents blanches, presque transparentes, et il est habillé en majorette.

   Je pense à mon frère, tout à coup, mon roi nu me semble plus vivant que tous ces visages dépourvus de rides, et ses amis au regard effacé plus sensés que cette assemblée de fausses-semblantes. Qui est mort, qui a tort? Ces gens ne savent même pas qu’ils ont perdu la raison.

Olivia de LAMBERTERIE, Avec toutes mes sympathies

Au fil des mots (8): « concert »

On s’échauffe les doigts et on y va! Bonne lecture musicale!

Entrée en scène

    Parcourir les quelques mètres à peine qui séparent les coulisses du piano. Dix, douze pas d’une rare densité. Ne pas entrer en conquérant – les fiers ne jouent que pour eux-mêmes. Rester soi. Le rituel est simple, inchangé depuis le XIXème siècle. L’artiste entre de côté, rejoint son instrument, baisse la tête sobrement et s’assied sans un mot, de profil. On n’a pas trouvé mieux. Un être vêtu de noir retrouve un piano noir. Il se passe tellement de choses déjà, avant même la première note. Un choc électrique ouvrant la voie au concert. Au cours de ces quelques pas, tout est dit. Par la consistance des applaudissements, vous jaugez l’acoustique. Elle s’est colorée depuis la répétition en solitaire, des centaines de femmes et d’hommes emplissent à présent la salle, réfléchissant les sons d’une autre manière. Les vêtements, les masses corporelles assèchent l’acoustique. Trop, pas assez, nul besoin de jouer un accord pour le comprendre, la résonance des applaudissements donne instantanément la réponse. Puis l’audience elle-même. En quelques fractions de seconde vous ressentez qui la compose, enfants, jeunes, personnes âgées, connaisseurs avertis, aficionados, nouveaux venus, quel état d’esprit les anime. Vous ressentez intérieurement son attente, son degré de concentration. L’ouverture, la fatigue, l’indifférence, l’anxiété, ce que vit à cet instant le public jaillit comme une gifle. Une gifle qui fait du bien, comme l’air vous saisit après une longue apnée, une gifle fraîche et heureuse. Je ne sais pourquoi le geste de la gifle m’ toujours fait penser à celui de tourner la page. Ainsi se vit la rencontre avec le public, tourner une page, passer instantanément de la vie quotidienne au grand voyage. Oublier tout, faire table rase.

     S’asseoir au piano. Le silence retrouvé, écouter la salle, son frémissement du parterre au dernier balcon. Les projecteurs dirigés vers vous aveuglent et empêchent de discerner le public. Sur scène on ne voit pas, on écoute. Vous avez cependant une conscience aiguë de ce qui vous entoure. Les seuls repères lumineux invitent à l’évasion plus qu’à la concentration : les points rouges des appareils photo, les tablettes électroniques reflétées sur les visages et les panneaux EXIT. Les signaux de sortie n’attirent pas l’attention du public, mais ils parcourent nombreux la salle, vus de la scène ils flashent, balisent l’espace d’un aéroport d’astres verts.(…) Après les applaudissements, il revient au silence de parler. Silence tout relatif, à Paris inondé de toux nerveuses et de chuchotements, à Tokyo de marbre. De ce silence, celui-ci et pas un autre, unique, va surgir la première note, celle qui invite, la plus belle. Ma main se pose sur le clavier, d’un geste direct, charnel. J’aime les pianistes qui se retiennent – je ne sais pas me retenir – leurs bras avancent, reculent, hésitent comme l’amant qui prend son plaisir dans les dernières secondes de frustration, ou le tueur scrutant la meilleure prise, l’instant précis où le geste vers sa proie sera le plus efficace. Le piano, lui, ne bronche pas, il attend, clavier ouvert. Martha Argerich remonte son tabouret puis le redescend, ainsi de suite elle prend possession du temps par un geste automatique, comme si le siège l’empêchait de commencer. Regardez-ce n’est pas moi, c’est lui. Arturo Benedetto Michelangeli posait élégamment son mouchoir dans le piano, après avoir épousseté le clavier de bas en haut, de haut en bas, plusieurs fois si nécessaire. Murray Perahia vérifie la tenue de ses boutons de manchettes, une fois, deux fois, trois fois. D’autres solistes s’assurent de leur possession du temps par d’imperceptibles mouvements du corps. Chez moi le geste est direct, impossible de faire autrement. Je n’écoute plus mon corps, on y va sans se poser de questions. Depuis le matin, ma journée entière s’est dirigée vers ce geste, je ne peux plus attendre. Le temps m’a déjà bien assez maîtrisé.

Alexandre THARAUD, Montrez-moi vos mains

Les ombres du crayon Caran d’Ache

J’avais une collègue professeur de français qui, toute sa vie, a rêvé de tenir un hôtel. Moi, c’était une papeterie présentant de beaux objets d’écriture et de dessin. Luxueuse mais conviviale où on serait venu tâter le papier, la moleskine ou le cuir ; se ravir la main avec de beaux stylos-plumes, se rincer l’œil des couleurs des boîtes de crayons. Deux magasins à Paris représentaient mon rêve absolu : une papeterie sur le boulevard Magenta à côté du marché Saint-Quentin au coin de la rue des Petits-Hôtels, et plus encore la papeterie Laffitte au coin de la rue du même nom et de la rue de Provence. Elles ont toutes deux fermé à mon grand désespoir. J’y flânais avec délectation!

J’ai toujours aimé les cahiers à la jolie couverture et au papier qui glisse bien, les blocs de dessin au grain accueillant, les grandes boîtes de crayons de couleurs en arc-en-ciel. Quand j’étais enfant, mon rêve absolu était une boîte de 12 crayons Caran d’Ache, le nec plus ultra à l’époque avec une belle boîte métallique décorée d’un paysage de montagne. Mais bien trop cher pour mes parents, même à l’occasion de la Saint-Nicolas.

20200502_125323Voyez comme on est! Lorsque je suis partie à la retraite à 62 ans, « mon cadeau que je me suis offert à moi » pour me récompenser de toute cette vie de travail a été une boîte de 40 crayons Caran d’Ache… Il en manquait juste deux pour faire le compte de mes années de professorat! La voilà, un peu dérisoire, mais je la chéris comme mon petit trésor d’enfance.

Il existe aujourd’hui bien d’autres marques d’excellents crayons de dessin mais il faut avouer que les Caran d’Ache sont originaux avec leur longue taille de la mine et le bout en forme de drapeau suisse. Leurs boîtes font encore rêver avec ces paysages idylliques. Et le fameux taille-crayon, gardien de la taille longue!

La gamme est immense avec de somptueux coffrets qualité suisse!

Car Caran d’Ache est une entreprise suisse, genevoise. Presque centenaire, elle fabrique  des crayons de couleurs, puis des portemines à pince (la création du Fixpencil-1929) et des crayons aquarellables. Viendront ensuite des crayons graphite, des stylos, des feutres, des pastels, de la gouache, de la pâte à modeler et de la peinture acrylique…

Je vous avoue n’avoir jamais cherché à savoir d’où venait le nom de cette marque. C’était un fait, point-barre, une marque de luxe comme une autre.

Et puis la semaine dernière, j’ai commencé la lecture d’un petit roman historico-policier sans véritable envergure littéraire mais plaisant du point de vue historique. C’est mon livre à portée de main en cas d’insomnie. Les intrigues se passent dans le domaine artistique français de la 2ème partie du XIXème siècle. Et là, je vois apparaître le nom de Caran d’Ache en tant qu’artiste… Ah bon, intriguée! Et en bonne historienne, je furète.

Et je trouve d’abord un bien étonnant personnage, pas vraiment sympathique. Mais en réalité, je trouve deux personnages… et bien en relation avec la marque suisse!

Nous allons d’abord faire connaissance avec Emmanuel Poiré (1858-1909).

260px-Caran_d'Ache_(atelier_Nadar)Petit-fils d’un officier de Napoléon devenu maître d’armes à la Cour de Russie, il passe sa jeunesse à Moscou puis revient en France pour accomplir ses obligations militaires : il dessine au Ministère de la Guerre des uniformes militaires. En même temps, il débute dans la presse satirique sous le nom de Caran d’Ache, venant de « Karandach« , « bout de crayon » en russe.

Le personnage de mon roman.

Ouvertement anti-sémite, il est le co-fondateur du journal satirique violemment anti-dreyfusard300px-Caran_d_Ache_-_Un_diner_en_famille_(Dreyfus)  Psst…!  Un de ses dessins les plus célèbres, Un dîner en famille paru dans le Figaro, est un raccourci édifiant d’une querelle familiale illustrant la profonde division de la société française.

Foncièrement antirépublicain, boulangiste, nationaliste, il est avec d’autres artistes et hommes de lettres dont Renoir, Degas, Hérédia et Jules Verne, membre de la Ligue de la patrie française.

 

 

Mais Caran d’Ache a une idée révolutionnaire. Serait-ce l’ancêtre de la bande dessinée? Il propose en 1894 au Figaro un grand projet  aVictorian Era Music Cartoons from Punch magazine by Caran d'Ache (Emmanuel Poire)rtistique : « Il est notoire que tous les romans parus depuis J-C sont bâtis de façon uniforme quant à l’aspect extérieur et en plus ils sont tous écrits. Eh bien, moi, j’ai l’idée d’y apporter une innovation que je crois de nature à intéresser vivement le public! Et c’est? Mais tout simplement de créer un genre nouveau : le roman dessiné. » Il crée ainsi Maestro, une œuvre jamais publiée, oubliée avant que dans les années 2000, on retrouve dans les caves du Louvre des carnets de travaux préparatoires, des brouillons de cases et le synopsis de l’histoire…

Au début du XXème siècle, il devient neurasthénique et abandonne toute ses activités de presse. Il se consacre alors à la création de cartes postales et de jouets en bois avec des silhouettes d’animaux découpées et peintes pour les Grands Magasins du Louvre sous le slogan: « C’est un jouet et en même temps une œuvre d’art. Les petits s’en amuseront ; les grands l’admireront! ».

En 1924, Arnold Schweitzer, le fondateur de la marque Caran d’Ache fait ouvertement référence à Emmanuel Poiré : « Notre firme ne pouvait choisir meilleur nom pour griffer ses produits de haute qualité ». Tout en sachant que « Karandash » fait aussi référence à une pierre noire, le graphite, très présente en Suisse et utilisée dans la fabrication de crayons dès 1915.

Mais attendez! Nous ne sommes pas au bout de nos surprises car il y a encore un autre Karandach! De son vrai nom: Mikhail Nikolaïevitch Roumiantsev(1901-1983). Célèbre clown russe qui créa une véritable école et devint artiste du peuple de l’URSS en 1969.

Karandach. Et pourquoi donc encore ce surnom? Le crayon, encore le crayon, toujours le crayon!

Il a d’abord suivi dès 1914 une formation à l’école de dessin et d’artisanat de la Société impériale d’encouragement des beaux-arts à Saint-Pétersbourg. En 1922, il s’installe à Staritsa et gagne sa vie en dessinant des affiches pour le théâtre de la ville.  Il part en tournée avec la troupe, décide alors de devenir artiste, déménage à Moscou et intègre l’école de cirque. C’est le premier artiste de cirque dont la renommée dépassera les frontières de son pays, il se produira dans le monde entier.

Dites-moi, tout ce qui se cachait derrière les beaux crayons de mon enfance!

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Au fil des mots (7): « portrait »

Une salade de fruits, de légumes et de fleurs en peinture ? Bonne découverte!

     Quelques minutes plus tard, confortablement installé sur un canapé à l’antique, Rodolphe et la duchesse partageaient une salade de fruits de saison copieusement arrosée de liqueur de prune. La pièce, un petit salon où l’empereur conservait près de lui quelques-uns de ses tableaux favoris, était propice aux confidences et aux tendres aveux. Au grand soulagement de l’empereur, Margaret avait repris meilleure mine. Un sourire timide commençait à éclairer son visage. Rodolphe ne désespérait pas de le voir se muer bientôt en franche gaieté. En présence de cette belle femme et dans la solitude de sa compagnie, il ne songeait plus à sa propre mélancolie. Il souhait éviter maintenant qu’elle ne l’encombrât de la sienne. Il avait oublié sa délectation morose au pied de la fontaine tout autant que l’irritation d’en avoir été distrait. À présent il ne pensait plus qu’au plaisir. La liqueur de prune n’était sans doute pas étrangère à l’euphorie nouvelle qui s’emparait de lui.

  • Savez-vous qui était Vertumme, madame? lança-t-il soudain avec une pointe de malice dans l’œil.
  • Aucunement, sire, et je m’en réjouis car Votre Majesté peut ainsi me l’apprendre, répondit la duchesse en mordant dans une tranche de pomme.

     Lady Margaret, en son for intérieur, se sentait soulagée de la brusque métamorphose de Rodolphe. Cela lui économiserait la peine d’inventer un mensonge en plus au sujet de son soi-disant chagrin. Elle se fichait évidemment de Vertumme comme de sa première paire de bas.

      L’empereur se leva, s’approchant d’un petit rideau qui pendait au mur. Le regard passionnément intéressé que lui lança la duchesse ouvrit les vannes de son lyrisme.

  • Ancien dieu des Étrusques adopté par les Romains, Vertumme veillait à l’éclosion des fleurs et présidait à la maturation des fruits. les jardins étaient son empire. À son ordre souverain obéissait la nature tout entière afin que la pomme rubiconde, la carotte au nez pointu, le poireau à barbiche, le navet potelé rejoignent à foison la cerise délicate, la timide framboise et toutes ces splendeurs qui enchantent le goût en une intarissable et prodigieuse corne d’abondance…

   Le prince s’interrompit pour reprendre son souffle poétique devant une Margaret éberluée par cette soudaine avalanche potagère aussi incongrue qu’inopinée. Rodolphe dut se sentir brusquement en panne d’inspiration car il se contenta de tendre la main vers le rideau en achevant ainsi son discours :

  •  Ce dieu, madame, le voici, s’offrant à vos regards dans son humble splendeur…

     Le rideau avait glissé sur sa tringle, dévoilant à lady Dorchester la plus singulière peinture qu’elle eût jamais contemplée. C’était, à n’en pas douter, un portrait d’homme en buste mais où l’humaine nature était entièrement traitée sous la forme d’un étonnant assemblage de fruits, de fleurs et de légumes. En dépit du caractère grotesque de cette image, il s’en dégageait une troublante majesté qui forçait à la retenue au moment même où l’on aurait pu en rire. En s’approchant du tableau pour mieux en déchiffrer le mystère, Margaret se félicita de n’avoir point ri. Elle venait de découvrir une ressemblance extraordinaire entre le personnage légumier et l’empereur lui-même. Celui-ci se tenait d’ailleurs à côté de la toile, bombant le torse, fronçant les sourcils et pointant le menton à la manière de son image peinte. C’était sans doute la première fois dans l’histoire de la peinture que le modèle s’efforçait de ressembler à son portrait.

  • Ce chef-d’oeuvre est de mon cher ami Arcimboldo. Qu’en dites-vous, madame? demanda Rodolphe avec un ravissement presque enfantin dans la voix.
  • Sémélé contemplant Jupiter dans toute sa gloire ne fut pas davantage éblouie que je le suis moi-même, sire, répondit Margaret tout en tournant vers l’empereur un regard savamment chaviré. Vit-on jamais divinité plus aimable que Votre Majesté? ajouta-t-elle à mi-voix.

     La mine plus réjouie encore que sur le tableau, Rodolphe tourna vers elle la grosse poire de son nez et ses paupières en forme de cosse de petits pois se plissèrent dans un sourire. Tout en s’avançant vers lui, Margaret se dit qu’il n’y avait plus qu’à faire sa récolte.

Thierry BOURCY, François-Henri SOULIÉ, Le Songe de l’astronome

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Arcimboldo, Rodolphe II de Habsbourg

 

Au fil des mots (6): « banlieue »

En le lisant, vous entendrez sa belle voix grave. Bonne découverte!

Parfums d’enfance  années 60 

    Quand les choses eurent pris leur place, nous étions quatre, mon père, ma mère, mon frère et moi, plus la chatte Mistouflette, et nous avons eu de bons moments. C’était le temps de l’idéal, la banlieue, les années soixante.

     Communistes par notre père qui est aux cieux et catholiques par notre mère qui l’est depuis, nous avons bénéficié, Francis et moi, d’une éducation plutôt contrastée.

     La vie était bohème, avec des grosses galères en fin de mois. Le programme de ma famille était simple : on n’a pas beaucoup, on se serre la ceinture, on passe l’année et en juillet, colo, puis en août, Douelle, dans le Lot, le camping sauvage.

    C’était la vie des travailleurs, convaincus de bâtir un avenir meilleur – faucille et marteau en tête d’affiche. La révolution, la grande aventure collective : Aragon, Jean Moulin et Angèle Grosvalet, dont la photo à dix-sept ans figurait dans le livre de la Résistance que tout bon militant possédait et dans lequel on trouvait aussi une réplique de l’Affiche rouge. C’était notre atlas, notre dictionnaire, notre bible.

    Maman avait des bibles, des livres de prières  qu’elle couvait comme un secret. Moi, je croyais en Dieu depuis l’âge de cinq ans, avant de savoir qu’elle y croyait aussi. (…)

      Nous avons donc vécu, là, dans cette couronne de banlieue, la grande, près des champs de pommes de terre et des avions qui décollent. Encore la campagne et déjà la ville et ses grues synonymes de grands ensembles qui avaient pris la mesure des choses, cette ville grandissante et moderne aux portes de ce petit village agricole vacillant qui va mourir avec le progrès. Oh ma banlieue, mon pays, mes racines, tu avais encore un visage d’enfant venu d’un temps où la langue ne se parle presque plus, ici, près des pistes d’Orly. Banlieue, origine du monde, tu restes dans mon cœur comme la Bretagne pour un Breton, Marseille pour Pagnol, le pays d’origine d’un émigré.

    Je me souviens de ta découverte. Mes voyages étaient mentaux, chantés, murmurés, des prières. Toute tentative de mettre mon corps en mouvement devenait un effort douloureux alors que mon esprit, lui, voyageait à l’aise.(…) J’entends encore les garçons de ma classe me surnommer gras double.

    Mais parlons de choses plus joyeuses que mes problèmes de poids, évoquons cette époque où nous étions quatre, ces moments merveilleux, la rue des Acacias, le foot, le muguet, la politique, les chansons, les films, les copains, les copines, Dieu et la Vierge Marie.

    Des rues en construction où tout semble démarrer, une vie toute tracée, du bonheur pour nos parents, ces enfants d’après-guerre que 68 allait visiter. Moi, ce n’est pas que je m’en foutais, mais le plus important était d’appréhender cette terre nouvelle et promise, de la parcourir par le petit bout de la banlieue. Le premier jour de ma mémoire, le monde me faisait déjà frissonner. Mon pays de la rue des Acacias, le découvrir comme Christophe Colomb sans tuer d’Indiens, traverser le jardin, sortir, aller au bout de la rue. Tout me paraissait grand, féerique. 21 et 23, rue des Acacias, je me souviens. Mes parents avaient mis toutes leurs économies, avec un emprunt de vingt ans sur le dos, dans cette habitation à loyer modéré. (…)

    Le plus magique, c’était la nuit. Je laissais ma fenêtre ouverte à l’espagnolette et les volets idem, j’écoutais les avions atterrir et décoller en me berlinant de l’avant vers l’arrière, assis en tailleur sur mon lit dans une quasi-obscurité, chantant des chansons connues ou imaginaires, qui se transformaient en incantations presque religieuses. Je frissonnais de bonheur et de mélancolie, je m’envolais vers un autre monde, un autre moi, jusqu’à ce que je sombre dans la rivière du sommeil où je me noyais de rêveries. (…)

    Parmi les avions, ma préférence allait à la Caravelle, dont mon grand-père Henry vantait les mérites. « Ces sont les avions les plus sûrs », disait-il. Je savais qu’elles revenaient d’Algérie, ces Caravelle, car elles ramenaient ma tante Denise, lumineusement belle et mystérieuse, de ce pays empreint d’exotisme.

   Je regardais le vent faire s’envoler des arbres les feuilles de l’automne, et mûrir au printemps des fleurs de rosée, puis leurs déshabillements l’hiver venu, en été je ne sais pas , ou alors je ne sais plus… Je partais en vacances pour d’autres couleurs, tout était simple et beau… 

Marc LAVOINE, L’homme qui ment