Au fil des mots (137): « entente »

Le hasard fait parfois bien les choses. Hier soir, comme tous les soirs avant de m’endormir, je lis un chapitre de mon livre de chevet du moment. Pour l’instant une passionnante biographie, et je parcours ces lignes qui entrent étonnamment en résonance en cette veille du 11 novembre… Tout y est passionnant mais j’ai bien dû me résoudre à faire des coupures. L’essentiel du propos, je l’espère, est sauvegardé.

Le mage français

Un second mage* entre en scène. Il sera pour Zweig le maître à penser des années futures et marquera sa vie de son sceau. Ce mage qui va éclairer sa route et lui montrer la voie est un Français, de quinze ans son aîné. À quarante-cinq ans passés, c’est presqu’un inconnu. Il s’appelle Romain Rolland. Il habite une mansarde à Montparnasse, vit pauvrement de sa plume et se nourrit surtout de musique et d’idées. Normalien, agrégé d’histoire, spécialiste de musique ancienne, auteur d’une thèse sur l’Histoire de l’Opéra en Europe avant Lulli et Scarlatti, wagnérien dans l’âme, ami d’André Suarès – mais qui connaît l’écrivain Suarès? – et de Charles Péguy, il a écrit plusieurs drames en vers, et quand Zweig le rencontre pour la première fois en 1911, une Vie de Beethoven, une Vie de Michel-Ange et une Vie de Tolstoï, preuves que sa culture ignore le nationalisme littéraire. Il est également romancier, auteur d’un Jean-Christophe, dont le feuilleton en dix volumes se déroule au fil des publications des Cahiers de la Quinzaine (la revue de Péguy), de l’Aube au Buisson Ardent.

Zweig découvre Rolland par hasard, en 1910, en Italie, alors qu’il feuillette un de ces Cahiers de la Quinzaine qui traîne sur une table d’un salon florentin. Saisi par le style de cet auteur inconnu et par l’ampleur des idées qu’il expose, il n’entend pas son hôtesse arriver – une amie russe qui était en retard – et n’a plus envie de parler de quoi que ce soit d’autre que de cet écrivain qui l’a séduit, en qui il a reconnu au premier coup d’oeil une « conscience ». Mais quelle est sa vie ? Peut-on le connaître, le rencontrer ? Ni Verhaeren, ni les amis français, poètes ou romanciers qui gravitent autour du maître, ne peuvent renseigner Zweig. Il lui écrit donc, après s’être renseigné à la Bibliothèque nationale et avoir lu tous ses livres parus(…) Il lui propose, s’il le veut bien, d’introduire son oeuvre, comme il l’a fait pour celle de Verhaeren, auprès du public allemand.

Romain Rolland ne pouvait qu’intéresser Zweig : d’abord parce qu’il est, dans tout ce qu’il écrit, ouvertement pan-européen. Cette position est trop rare pour que Zweig, qui croit en l’amitié et aux échanges entre nations, ne la salue pas.(…) Habité d’une vision généreuse qui se fonde sur l’amour, l’écrivain français rêve comme lui-même d’une fraternité entre les deux ennemis héréditaires, sur lesquels il veut bâtir l’avenir, la France et l’Allemagne. (…) Pour Rolland, l’art n’a pas d’autre fin que celle d’unir les hommes : toute littérature digne de ce nom, toute musique, est réconciliatrice. Elles ouvrent les coeurs, aèrent les intelligences, rassemblent et pacifient.(…)

Sa première visite à Rolland, chez lui, près du boulevard du Montparnasse, en février 1911, marque le commencement d’une amitié. (…) Tandis que Zweig est encore un jeune homme, Rolland, pourtant dans la force de l’âge, a l’allure d’un vieillard. Maigre et d’aspect souffreteux, le dos voûté, le teint blême, il vit seul comme un vieil étudiant au cinquième étage, dans une chambre encombrée de livres où Zweig remarque aussitôt un masque mortuaire de Beethoven et un portrait de Richard Strauss. Un plaid sur les genoux, car il a toujours froid, assis à une table de travail surchargée de papiers et de volumes, il ne s’en détache que pour aller au piano. C’est un interprète de talent, au toucher d’une « douceur inoubliable », qui sait communier avec les grands musiciens qu’il préfère, Wagner – qu’il a bien connu – ou Beethoven. Ascète par tempérament, il ne sort que rarement de son antre, ne fume pas, ne boit pas, mange peu, et consacre son énergie, comme un ermite à la prière, à lire, à penser, à écrire.(…) Ce solitaire, qui a choisi de vivre en reclus, communie par la force de son esprit généreux et intuitif avec ses contemporains. Informé des moindres événements, il lit un nombre incroyable de journaux, touts les revues qui paraissent et se veut en symbiose permanente avec le monde. L’Europe est selon lui sa vraie patrie – l’expression était déjà écrite dans le coeur de Zweig. La chambre de Rolland, tellement exiguë, est un laboratoire et le savant qui l’occupe, d’apparence faible et craintive, doué d’une puissance de travail insoupçonnée, se montre un observateur hors pair, capable de saisir les vibrations et les variations d’un monde avec lequel il est en communion, notant les moindres indices d’orages et les espoirs d’éclaircies. Zweig l’a compris aussitôt.(…)

Au cours de leurs conversations, Rolland expose ses projets et l’ensemble de sa pensée. Stefan Zweig est à la fois fasciné et heureux. Personne encore ne lui avait tenu le discours de l’Europe. L’intuition de sa jeunesse trouve en Rolland son prophète sinon son théoricien. Car le message simple que Rolland ne cesse de répéter, avec une infinie patience et une force morale qu’aucun doute n’entame, c’est que l’avenir de la paix est dans l’avenir de l’Europe, et en particulier dans la réconciliation franco-allemande, dans ce qu’il appelle « l’entente », ce mot clé du futur.

Rêve d’intellectuel, divagation ubuesque, poème à l’usage des esprits fumeux, la thèse fait hausser les épaules aux contemporains. (…) Bravant les tabous du temps, le nationalisme revanchard et les mentalités étriquées, défendant l’indéfendable, comment cette thèse ne paraîtrait-elle pas scandaleuse à la plupart des gens ? (…)

Quand ils sont séparés, ils s’écrivent. La distance ne freine pas leur dialogue, n’entrave pas leur confiance. Quand il se saluent « dans une même conception de l’homme », la formule n’est pas de politesse, elle souligne leur commune différence dans un monde qui ne croit plus qu’à la guerre, où les discours de haine résonnent de plus en plus haut…

Dominique BONA, Stefan Zweig

* Le premier mage pour Zweig était Émile Verhaeren, poète belge (1855-1916)

Pour lire ou relire mes précédents posts sur Zweig… https://nouveautempolibero.blog/2021/04/26/pessimisme-premonitoire

3 commentaires sur “Au fil des mots (137): « entente »

  1. -Merveilleuses rencontre et complicité entre ces 2 écrivains pour lesquels les mots  » pacifisme entre les peuples  » prennent tous leurs sens .Ils se sont immédiatement compris dans leur quête d’un idéal humaniste à travers leurs vues respectives , leurs écrits et leurs combats au quotidien . Admirable symbiose entre ces 2 grands penseurs à leur époque . Le combat pour la liberté de vivre et de penser pour tous , reste rude et difficile au XXI ème s. mais il se poursuit inlassablement malgré toutes les embûches actuelles ( Covid19- terrorisme -invasion etc ). Bravo donc pour cet article à l’occasion du 11 novembre et à l’hommage ainsi rendu pour tous les soldats engagés durant les 2 guerres mondiales si meurtrières .
    -Et je me souviens de cet auteur par son  » Jean-Christophe  » : oeuvre littéraire exposée et décortiquée en classe secondaire supérieure mais c’est si loin déjà !
    – On ne sera certes jamais au dictionnaire des personnalités ma gente dame mais notre amitié est une vraie complicité de jouisseuses de la vie ,et ca c’est important . Le Louvre-Lens nous attend : ja meine liebe Freundin .

    Aimé par 1 personne

  2. Comme je te l’ai dit au téléphone, je dois moi aussi avoir un ou deux tomes de Jean-Christophe que j’avais trouvé prodigieusement barbant à 16 ans. Je vais les ressortir et avec 50 ans d’écart, je pense que je l’apprécierai à sa juste valeur ! Le Louvre-Lens est un de mes musées préférés. J’espère qu’à côté de l’expo Picasso, nous aurons le temps d’un peu déambuler dans la Galerie du Temps, cet endroit extraordinaire qui apprivoise les chefs-d’oeuvre…

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s