La force d’un destin

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Quel est le point commun, me direz-vous, entre La liberté guidant le peuple de Delacroix et le nouveau pont liégeois? 

C’est le destin de la petite vachère Anne-Josèphe Terwagne, une destinée qui ne peut exister que par des temps révolutionnaires.

Née en 1762 à Marcourt (près de Liège), elle a une enfance paysanne digne de Cosette. Ballottée après le décès de sa mère entre une tante qui l’enferme dans un couvent, et une marâtre qui la malmène, elle finit par s’enfuir dès l’âge de 13 ans. Vachère et servante sans aucune éducation, elle devient par hasard dame de compagnie d’une riche Anglaise à Anvers. Une véritable renaissance.

Puis s’étant amourachée d’un bel Anglais qui lui avait promis la lune, elle commence une carrière de demi-mondaine et de chanteuse, voyage à travers toute l’Europe et contracte la syphilis.

theroigne_de_mericourt.jpgElle rallie Paris en 1789, se passionne pour la politique, ouvre un salon et prend le nom de Théroigne de Méricourt (transformation de son nom de famille et de celui de son village natal). Pour ses admirateurs, elle devient « La belle Liégeoise », « l’Amazone rouge » ou encore « la furie de la Gironde »

A-t-elle participé à la prise de la Bastille? Armée d’un sabre et de pistolets, a-t-elle pris la tête du cortège qui se rendit à Versailles présenter les revendications du peuple à Marie-Antoinette (inspirant le personnage féminin de la toile de Delacroix) ? Elle déchaîne tant de passion que tout devient rocambolesque! On l’accuse même de vouloir tuer Marie-Antoinette…

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Endettée, poursuivie par la presse et ses détracteurs monarchistes, elle se réfugie en Belgique mais y est kidnappée et conduite dans une prison autrichienne. Libérée en 1792 pour des raisons de santé, elle regagne Paris triomphalement.

 

Elle y défend la cause des femmes mais ses prises de position sur leur émancipation sont jugées bien trop révolutionnaires pour l’époque. Elle est moquée, isolée, devient suspecte aux yeux des hommes. Elle entame alors le déclin de son destin politique.  

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Le droit de voter et de s’organiser en corps armé, de s’affirmer comme citoyennes à part entière qu’elle réclame, sa volonté de créer des bataillons d’amazones, sa participation à des épisodes sanglants feront alors naître la légende d’une tueuse sanguinaire.

XB345833.jpgLe 13 mai 1793, elle est prise à partie par des mégères jacobines qui la dénudent et la fouettent devant les portes de la Convention. elle ne doit son salut qu’à l’intervention de Marat.

Elle ne se remettra pas de cet affront ni de tous ses échecs et quittera la vie politique. En 1794, son frère demande sa mise sous tutelle pour cause de folie. Est-ce pour la sauver de la guillotine, est-ce pour spolier ses biens? Est-elle atteinte de troubles mentaux dus à la syphilis? Est-elle ce qu’on appelle aujourd’hui une bipolaire?

 

 
Théroigne_de_Méricourt_-_1816.jpgElle est alors internée pendant 23 ans dans des conditions ignobles. Elle meurt abandonnée de tous le 23 juin 1817 et son corps est jeté à la fosse commune.

 Ce qu’en dit Michel Onfray :

 

 

 

 

 

 

  

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Le destin fabuleux et tragique d’Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt stimula les imaginations.

Baudelaire dans Les Fleurs du mal

Imaginez Diane en galant équipage,

Parcourant les forêts ou battant les halliers,

Cheveux et gorge au vent, s’enivrnt de tapage,

Superbe et défiant les meilleurs cavaliers!

 

Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage,

Excitant à l’assaut un peuple sans souliers,

La joue et oeil en feu, jouant son personnage,

Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers?

 

Telle la Sisina! Mais la douce guerrière

À l’âme charitable autant que meurtrière ;

Son courage, affolé de poudre et de tambours,

 

Devant les suppliants sait mettre bas les armes,

Et son coeur, ravagé par la flamme, a toujours,

Pour qui s’en montre digne, un réservoir de larmes.

 

Paul Hervieu, dans la pièce Rêve de Théroigne de Méricourt. Un extrait dit ici en 1902 par Sarah Bernhardt

(Acte V scène VIII
THÉROIGNE

Dans les profondeurs du sommeil, j’entendais une immense acclamation. Une femme m’apparut, que tous saluaient de ce même cri : « – Vive la Révolution! » Mais, dans les traits de son visage, je reconnus, avec stupeur, le mien.

LA FOULE
Ha! ha! ha!

THÉROIGNE
C’était moi! J’incarnais la Révolution. J’étais parée de belles couleurs blanches, rouges et bleues. Je tendais vers tout l’univers des mains fraternelles. Je prononçais des phrases sublimes. J’accomplissais des actes prodigieux. J’étais, vous dis-je, la Révolution !

LA FOULE
Ha! ha! ha!

THÉROIGNE
Soudain, le froid d’une bouche morte s’approcha de mon oreille. Ce François Suleau, dont j’ai assuré l’immolation, me suivait et me disait : « – Tu as goûté au moyen le plus sûr d’avoir toujours raison; tu ne te déshabitueras plus de tuer le contradicteur, de tuer pour qu’on se taise, de tuer encore, parce que tu auras tué ! » Et je me sentis précipitée dans un océan pourpre, sur lequel roulaient des milliers de têtes coupées chez toutes les castes : têtes fines à cheveux d’argent, têtes hâlées d’où pendaient des barbes grossières, blondes têtes de femmes, des têtes même d’enfants ! Je me défendais contre leurs dents grinçantes.

Je criais : « – Erreur!… Vous me prenez pour la tyrannie. C’est elle seule qui, depuis les origines du monde, a eu le loisir de faire tant de têtes sans corps… Moi, vous voyez bien ma cocarde fraîche ! Je suis la Liberté nouvelle ! Je suis la généreuse Révolution !… » Mais toutes les têtes aux yeux fixes répondaient « C’est pourtant toi !… C’est toi qui nous as tranchées au ras des épaules, ouvrant ainsi les sources rouges, vidant les précieux réservoirs de sang qui se sont perdus en cette mer fumante. C’est toi, égale aux pires tyrannies, toi ! toi ! Révolution ! »)

 

Le peintre Félix Labisse et l’écrivain Vicente Blasco-Ibanez

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Plus proche de nous, la psychanalyste Elisabeth Roudinesco a écrit une remarquable biographie « Théroigne de Méricourt, une femme mélancolique sous la Révolution ». On y trouve une parfaite objectivité : dossier étoffé, pas de passion excessive mais une grande compassion pour l’héroïne. Elle y expose les événements et tranche avec prudence.

 

La BD également…

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Il faut aussi mentionner ce livre licencieux dont ses ennemis royalistes l’en firent l’auteur sans qu’elle en ait , disent certains, jamais écrit une ligne…

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Ah! cette Belle Liégeoise ! Rappelez-vous d’elle lorsque vous emprunterez la passerelle qui porte désormais son nom…

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Un commentaire sur “La force d’un destin

  1. Que la nouvelle approche est belle! Tu as tout renouvelé……l’effet travaux de maison poussés à son paroxysme? Clair, joli, rénové, bravo!
    Maintenant la belle liégeoise, féministe trop tôt, les femmes n’étaient pas prêtes encore, et les hommes n’en parlons même pas!
    non mais quel destin! Quelle histoire invraisemblable! Elle aura tout vécu, le pire et le meilleur, . Parfois la destinée nous laisse quand même dubitatif, mais là’, quand tout le monde s’en mêle, même Baudelaire et des psychanalystes, même les révolutionnaires et les contre- révolutionnaires, c’est étayé par beaucoup de monde…n’empêche, ça semble tout droit sorti d’un spectacle à grand déploiement de New York!
    Merci cousine pour tes nouvelles rénovations de choc: j’espère que tu n’as pas envie de devenir une amazone dans la foulée!

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