Le pouvoir des mots et autres gourmandises

Trafic d’idées entre Montréal et Liège, un commentaire sur le blog au post « tics de langage horripilants » et deux courriels entre cousines pour partager nos idées à propos de l’orthographe et du pouvoir de certains mots sur notre imaginaire. 

Oui, nous avons tous de ces mots qui nous embarquent pour le rêve, un rêve intime, qui n’appartient qu’à nous.

Je tairai les siens, secret de courriel.

Pour ma part, celui qui me vient tout de suite à l’esprit, vous allez rire, c’est un mot d’une banalité…: « vraiment ». Oui, vraiment. Rien de bien poétique, me direz-vous. Un mot qui ne paie pas de mine. D’accord, mais tout dépend de l’intonation, du timbre de la voix et des souvenirs à fleur d’inconscient. Ce mot, que je l’entende ou que je le prononce, me fait fondre à chaque fois… Je ne vous en dirai pas plus! 

Il y a de ces noms d’épices, de fleurs, de villes qui sont déjà tout un voyage: Samarkande, Zanzibar, Syracuse…

 

Mélodie du mot, mystère de ses syllabes, tout est bon pour faire rêver. Voici la grande Colette qui livre une bien belle confidence enfantine.

À huit ans, j’étais curé sur un mur.(…)
Le mot « presbytère » venait de tomber, cette année-là, dans mon oreille sensible, et d’y faire des ravages.
 » C’est certainement le presbytère le plus gai que je connaisse…  » avait dit quelqu’un.
Loin de moi l’idée de demander à l’un de mes parents :  » Qu’est-ce que c’est, un presbytère ? »
J’avais recueilli en moi le mot mystérieux, comme brodé d’un relief rêche en son commencement, achevé en une longue et rêveuse syllabe… Enrichie d’un secret et d’un doute, je dormais avec le mot et je l’emportais sur mon mur. « Presbytère !  » Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler et le jardin de Miton, vers l’horizon toujours brumeux de Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathème :  » Allez ! vous êtes tous des presbytères !  » criais-je à des bannis invisibles.
Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m’avisai que  » presbytère » pouvait bien être le nom scientifique du petit escargot rayé jaune et noir… Une imprudence perdit tout, pendant une de ces minutes où une enfant, si grave, si chimérique qu’elle soit, ressemble passagèrement à l’idée que s’en font les grandes personnes…
– Maman ! regarde le joli petit presbytère que j’ai trouvé !
– Le joli petit… quoi ?
– Le joli petit presb…
Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre –  » Je me demande si cette enfant a tout son bon sens…  » – ce que je tenais tant à ignorer, et appeler  » les choses par leur nom… « 
– Un presbytère, voyons, c’est la maison du curé.
– La maison du curé… Alors, M. le curé Millot habite dans un presbytère ?
– Naturellement. Ferme ta bouche, respire par le nez… Naturellement, voyons…
J’essayai encore de réagir… Je luttai contre l’effraction, je serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus obliger M. Millot à habiter, le temps qu’il me plairait, dans la coquille vide du petit escargot nommé  » presbytère… « 
– Veux-tu prendre l’habitude de fermer la bouche quand tu ne parles pas ? A quoi penses-tu ?
– À rien, maman…

…Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma déception. Rejetant le débris du petit escargot écrasé, je ramassai le beau mot, je remontai jusqu’à mon étroite terrasse ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux polis et de verroteries comme le nid d’une pie voleuse, je la baptisai  » Presbytère « , et je me fis curé sur le mur.

COLETTE,  » Le curé sur le mur « , La Maison de Claudine, 1922.

 

Et c’est au tour de Norge, l’immense poète de chez nous:

Sucre candide

Maman, l’hiver, m’en donnait un petit morceau pour la gorge, quand je partais à l’école.

L’instituteur m’apprit un jour qu’on ne dit pas le sucre candide mais sucre candi. Quelle déception! Le lendemain, je doutais du Père Noël et un peu plus tard, je réfléchis à l’existence de Dieu.

(Norge, Le sac à malices)

 

Et puisque nous avons abordé le rivage des gourmandises, voici un joli texte trouvé sur Internet. L’énoncé des douceurs et autres biscuits vous ravira l’oreille et vous mettra l’eau à la bouche. Et la chute, jolie!

 
Tante Babette prit une profonde inspiration et, d’un ton exaspéré, me dit :

 – Ma petite fille, il va quand même falloir que tu apprennes à faire des choix dans la vie et à les assumer. Alors, pour la huitième et dernière fois, lequel veux-tu ?

– Un cannelé, s’il te plaît Tata.

– Un cannelé, s’il vous plait, monsieur, demanda Tante Babette au marchand.

– Euh, non ! Une amandine, plutôt…

Ma tante me regarda de biais, je sentais sa patience atteindre les confins de la limite autorisée. Je sentis mes sourcils former l’accent circonflexe de la mine désolée.

 – Cannelé ou amandine ? s’écria-t-elle.

– Lunettes à la framboise, osai-je à peine chuchoter.

– Ah non ! Cette gamine me rendra complètement jobarde ! Lunettes à la framboise !

 Elle s’agenouilla face à moi, me prit les mains dans les siennes et, me fixant d’un air sévère, articula :

 – Ca-nneu-lé, a-man-di-neu ou lu-ne-tta-la-fram-boi-seu ?

 – Je ne sais pas, prononçai-je avec peine, mes yeux se noyant de larmes. Je voudrais aussi des madeleines et des langues de chat, des florentins et des financiers, des brownies et des calissons, des navettes et des biscuits aux pignons, des…

– STOP !!! Tu as tout gagné, on s’en va !

Je lançai au marchand un regard désespéré et contrit. Nous nous dirigeâmes vers la sortie de la petite biscuiterie, lorsqu’il héla ma tante :

 – Attendez, madame ! Elle est bien mignonne, cette pitchounette ! Tiens, je ne supporte pas de voir une jolie petite fille pleurer comme cela.

Il me tendit un sachet dans lequel se trouvait un bon échantillon de tout ce que l’on pouvait trouver dans sa boutique. Ma tante commença par refuser mais l’homme, jovial, insista en lui offrant un macaron.

Nous sortîmes et je me retournais vers le marchand, lui décochant mon plus beau sourire du haut de mes cinq ans. Nous nous éloignâmes et tante Babette me serra un peu plus fort la main. Elle me regarda en souriant et me dit :

– Tu as été parfaite, ma chérie. Je suis toujours sidérée de te voir pleurer sur commande. Même ta mère n’était pas aussi douée à ton âge…

© 2007 Plum’

5 commentaires sur “Le pouvoir des mots et autres gourmandises

  1. AHHHHHHHH! » Vraiment » ces trois épisodes de l’enfance cabotine m’ont mis du muscat doré dans la bouche et de jolies rides de rire autour des yeux!
    Norge m’étant totalement inconnu je vais fouiller un peu.
    Merci beaucoup, cela me termine une journée obèse de tant de travail, et me donne une furieuse envie immmédiate de relire encore un bon Colette, » la treille muscate » peut-être, ou alors l’inévitable et tant aimé Sido…….Et j’ai aussi ses écrits journalistiques et reportages sur de très nombreuses années. Très étonnant et intéressant.
    Puis un jour je t’en dirai plus sur les guerres de journalistes pré-féministes de Colette contre ma tante, qui travaillaient dans des journeaux « énnemis » de l’époque, et qui se détestaient cordialement…et autrement. J’ai d’ailleurs ici une lettre de Colette envoyée à ma tante….elle ne s’aimaient pas du tout!
    Je dois aussi avouer que ma chère tante Adrienne n’avait pas le talent de Colette, mais elle avait la même verve, le vocabulaire aussi, et saperlipopette, la même vie tumultueuse!

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  2. Mais tu m’en diras tant et quel trésor tu possèdes là ! Ah oui, les inimitiés féminines sont féroces… J’aurais aimé proposer un écho de cette voix étonnamment paysanne d’une femme si parisienne, mais je n’ai pas trouvé. Pourtant, je sais que cela existe. Je m’en vais faire un tour sur le site de l’INA. Ce sera l’occasion de reparler de cette immense écrivaine, mais aussi de l’adaptation télévisée de sa vie interprétée par une Marie Trintignant phénoménale. Quelle belle actrice au destin de femme brisé…

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  3. Dans les petits mots qu’on aime, il y aussi le mot « bigoudi », un mot qui sourit en retroussant son petit nez, un mot qui fait rire les enfants et qui prend la tête aux grands…
    un mot magique à prononcer en un roulement, un mot fleuri qui annonce le rituel du samedi. Un pied de nez à la coupe au carré, l’intime des mamies attendues aux bals de l’après-midi…Un mot d’amour entre coiffeurs et apprentis. Un mot aussi creux qu’une boucle, c’est vrai, mais un mot qu’on aime depuis tout petit, comme ça, juste pour sa drôle de frimousse. (Un texte de ma petite Cécile lors d’un atelier d’écriture que je voulais partager avec toi).

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  4. Cécile a bien du talent. Ce texte est vraiment bien imaginé et très visuel…j’ai adoré les mamies du bal d’après-midi! effectivement on les voit bien avec des cheveux rosés ou bleutés bien frisées de bigoudis!

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  5. Oui, quelle plume! Les garçons ont-ils la fibre littéraire de leurs maman et grand-maman? Je pense bien souvent à eux en utilisant les feuilles de cours que tu m’as léguées, toujours utiles et indémodables – où leurs noms figurent dans les exercices! Je suis ravie que tu me lises et que tu commentes avec de si beaux joyaux. Mille mercis!

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