Jurassic Museum

Vous avez aimé la promenade dans le parc ? Allons maintenant vers un de ses lieux emblématiques.

Car dans un coin de ce fameux Parc Léopold de Bruxelles (voir post précédent), il est là : l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, « le musée des iguanodons » !

Nous l’atteignons en venant de la gare du Luxembourg. L’entrée n’est pas franchement imposante : un jeu de chicane au bout d’une petite rue qui, je vous l’accorde, rejoint le Parlement européen. Mais enfin, quand on connaît la beauté du Parc Léopold, entrer par cette porte quasi dérobée, ça manque un peu de grandeur. Grandeur, disais-je… Dès les premiers pas franchis, elle se balance au-dessus de vos têtes!

Que de richesses dans ce musée, et le musée lui-même en est une !

Commençons donc par l’enveloppe.

Le musée est composé de trois bâtiments « fondus » en un seul : le couvent des Rédemptoristes (milieu du XIXème), l’aile de l’architecte Janlet (début XXème) et l’ensemble de la tour moderne de Lucien de Vestel (milieu XXème).

Commençons par celle-ci puisque c’est l’entrée. Envisagé dès 1930, elle est complètement achevée bien plus tard en pleine question royale de l’immédiate après-guerre. Elle porte malgré tout, sur des parements en grès cérame aux tons dégradés d’orangé et aux lignes modernistes, le chiffre de Léopold III (LIII). Elle faisait partie d’un projet beaucoup plus vaste qui devait privilégier l’aspect scientifique de l’institution en démolissant totalement l’aile du couvent (finalement préservée). Les travaux, pourtant revus à la baisse, durèrent jusqu’au début des années 1980. Cela reste cependant bien le bâtiment « scientifique » de l’ensemble.

Le couvent des soeurs Redemptoristes date de 1851 mais elles n’ont jamais pu s’y installer, le coût dépassant leurs possibilités financières. Elles partirent s’installer à Malines, la société zoologique (voir post précédent) le racheta et l’occupa avec notamment des collections du cabinet de curiosités de Charles de Lorraine. Après sa faillite, on projeta d’y installer les squelettes de Bernissart mais les locaux s’avèrent beaucoup trop petits. Á partir des années 1970, de grands travaux vont lentement réhabiliter l’ensemble.

C’est l’aile Janlet (du nom de l’architecte) qui est en réalité le vrai point de départ du musée. Dénommée « Galerie nationale », elle est inaugurée en 1905 et consiste notamment au rez-de-chaussée en une immense salle d’exposition construite pour l’installation des iguanodons. La partie destinée au Congo belge n’a jamais été réalisée, Léopold II ayant alors privilégié le musée de Tervuren.

Lors de la visite, on passe d’un bâtiment à l’autre de façon très fluide mais avec de très nombreux escaliers à monter et à descendre, surtout en ces temps de COVID où les ascenseurs sont uniquement accessibles aux personnes à mobilité réduite. On marche, on grimpe, on marche, on descend, on marche, on remonte, on marche, on redescend… redoutable pendant des heures !

Pour le contenu, quatre parcours accessibles pour l’instant : la Galerie de l’Évolution, Planète vivante, la Galerie des Iguanodons et la Galerie de l’Homme.

La Galerie de l’Évolution située sur le dessus de l’aile Janlet avec deux niveaux (beau point de vue sur le Parlement européen dans l’escalier) – des milliers de spécimens présentés de façon claire et didactique !

Planète vivante : dans l’aile du couvent, sous les toits. Jonction vers l’aile Janlet. Présentation tout à la fois apaisante et spectaculaire.

La Galerie des iguanodons – aile Janlet. Même si tout le reste est beau, c’est tout de même pour ça qu’on est venues… lieu magique. Un sous-sol permet de comprendre l’aventure de la découverte des iguanodons à Bernissart et d’autres bêbêtes préhistoriques dont le Mosasaure, le lézard de la Meuse…

La Galerie de l’Homme – retour au couvent, étage inférieur.

J’avoue que, remontée du « charbonnage de Bernissart », une grande fatigue m’a submergée, j’ai rangé mon smartphone et je me suis alors simplement promenée au hasard… Si vous y allez, vous découvrirez cette dernière section extrêmement intéressante avec des explications fouillées et très visuelles quant à l’évolution de l’Homme.

Passage par la boutique du musée et puis petite balade vers le Parlement européen en direction de la gare… coucouche panier, épuisée !

C’est un jardin extraordinaire !

Ah, je voulais faire un bon mot car c’est beaucoup plus qu’un jardin, c’est un parc. Et extraordinaire dans tous les sens du terme. On y sent le souffle de gloires scientifiques, d’une histoire étonnante, d’arbres illustres et aujourd’hui d’un lieu bruxellois miraculeusement protégé bien que cerné par l’Europe. Il passe absolument inaperçu pour beaucoup de conducteurs, happés qu’ils sont par le tunnel Béliard mais il est là, bien là et royal !

De mon temps, celui de mon enfance en vacances à Bruxelles, il n’y avait pas encore de quartier européen. On entrait dans ce parc un peu cérémonieusement, on longeait « le lac », puis on escaladait les chemins pour aller voir les iguanodons de Bernissart dans une galerie poussiéreuse et mystérieuse. Plus de 50 ans plus tard, je suis retournée voir ces grosses bêbêtes dans un musée métamorphosé, au sein d’un parc qui soudain m’intrigue, moi l’amoureuse de l’architecture. Décidément pas un lieu de Bruxelles qui ne soit digne d’un puissant intérêt patrimonial, souvenons-nous -en !

Le Parc Léopold…

L’endroit prend ce nom lors du 50ème anniversaire de l’indépendance de la Belgique.

Mais il a, depuis la fin du Moyen Âge, connu bien des affectations différentes.

C’est d’abord une seigneurie, le »domaine d’Eggevoord », constituée d’un manoir, de bois, de terres labourables, de prairies et d’un verger, d’une brasserie, d’étangs avec un moulin alimentés par le ruisseau Maelbeek, le tout sur une dizaines d’hectares. Au XVIIIème siècle, le domaine change plusieurs fois de mains (il devient notamment un couvent) et arrive en 1819 entre celles du chevalier Jean-Jacques Dubois de Bianco. Il en fait un jardin zoologique puis le revend à la Société de Zoologie, d’Horticulture et d’Agrément.

Surgit alors un parc à l’anglaise avec un grand étang et des rocailles, des chemins sinueux, de grands perspectives, dont les lignes principales sont encore conservées aujourd’hui. Des grilles et des entrées monumentales sont installées. Le parc zoologique y est intégré avec des volières, des serres, des enclos, des cages… Mais la Société fait faillite et la Ville de Bruxelles doit reconvertir le lieu.

Un musée digne de ce nom est alors construit pour abriter les iguanodons de Bernissart fraîchement découverts : ce sera le musée d’Histoire naturelle. On développe également le côté botanique avec une serre d’orchidées. Le parc, lui, redevient un simple lieu d’agrément avec des concerts, des expositions, une patinoire et prend le nom de « Parc Léopold ».

Au tournant du XXème siècle, Ernest Solvay et l’Université de Bruxelles reçoivent le soutien de banquiers, de l’administration libérale de la Ville et de la Province de Brabant pour y créer une cité scientifique, un projet unique au monde à cette époque. Six instituts de médecine, d’anatomie, de recherche scientifique, de sociologie, de commerce et l’Institut Pasteur y sont construits, mais le déménagement de l’Université Libre de Bruxelles n’aboutira hélas jamais. Cette belle réalisation ne durera qu’un peu plus d’un quart de siècle. Les bâtiments sont alors progressivement abandonnés, certains démolis, d’autres réaffectés notamment au lycée Jacqmain et momentanément aux collections de Mundaneum.

Ces dernières années, de nombreuses restaurations ont heureusement eu lieu pour conserver des bâtiments riches de passé et le plus souvent construits par des architectes renommés : Constant Boesmans, Henri Vanderveld, Émile Janlet, Polak (celui de la Villa Empain)…

On ne peut que regretter le sort réservé à une partie de l’Institut d’anatomie abandonnée depuis 1928 et qui comporte pourtant un théâtre anatomique qui fut fréquenté à son époque de gloire par Marie Curie, Albert Einstein, Henri Poincaré et tous les grands scientifiques belges. De nombreuses associations de protection du patrimoine ont tiré la sonnette d’alarme depuis longtemps mais rien n’y fait.

Depuis 1993, s’est ajouté le bâtiment du Parlement européen.

Le parc, en tant que tel, a lui aussi été rénové tout récemment et est redevenu un lieu de promenades et de divertissement (de nombreuses plaines de jeux) très agréable avec ses arbres remarquables, ses rocailles et son grand étang.

Pour sa valeur historique et l’agrément qu’il procure, il mérite donc vraiment une visite approfondie !

Reste, me direz-vous, « LE MUSÉE » – l’Institut des sciences naturelles – celui des iguanodons… Un mastodonte, sans mauvais jeu de mot qui mérite un article à lui tout seul. Je vous le présenterai très prochainement, c’est une autre merveille !

A : Tour Eggevoord

B : Institut de Physiologie (lycée Jacmain)

C : Institut d’Anatomie

D : École de Commerce

E : Institut de Sociologie – Solvay + bibliothèque

F : Institut Pasteur

G : Institut Eastman (maison de l’histoire européenne)

H : Institut royal des sciences naturelles

Ovale à gauche de cet institut : Parlement européen

Au fil des mots (135): « vaccin »

Ah, la Chine ! Ses virus et ses vaccins… quelle saga ! Malgré tout, question méthode de vaccination, on échappe au pire…

Je m’occupai aussi d’assurer ma santé. La vermine ne m’ayant pas dédaignée lors de mes vagabondages mandchouriens – c’est par les poux que se transmet le typhus – , je tenais à ne pas être à la merci d’un parasite dans cette Chine où je séjournerai peut-être plus longtemps que je ne pensais.

Depuis deux ans, les missionnaires sont immunisés contre le typhus exanthématique par un nouveau vaccin, fabriqué uniquement à Pékin.

Devant me faire injecter à trois reprises par le docteur Tchang, quelque quatre ou cinq milliards de germes fournis par deux cents poux environ, j’eus le loisir de visiter le laboratoire de l’université de Fujen. J’eus grand-peine à y entraîner Peter, qui prétendait que jamais un pou n’oserait attaquer sa peau de « dur à cuire ». Je lui fis observer que s’il tombait malade, j’aurais à le soigner, et qu’il me devait donc obéissance sur ce point.

Ce vaccin de Weigl est fait selon un procédé si curieux que j’en dirai quelques mots. On injecte à un cobaye le sang d’un malade atteint du typhus. Au bout de quinze jours, lorsque le cobaye est bien souffrant, on l’anesthésie, on lui ouvre le crâne, on enlève la matière cérébrale, virulente au plus haut degré.

Mais il s’agit encore de transmettre la maladie à des poux avant de pouvoir faire un vaccin utile à l’homme et c’est pour cela que le laboratoire de Pékin possède un élevage, unique au monde, de ces insectes.

Pour nourrir les poux, des Chinois guéris du typhus, et donc immunisés, viennent deux fois par jour leur servir de pâture. Une demi-heure, les poux sucent le sang qui leur est nécessaire. Chaque homme en nourrit deux cents sur ses jambes, répartis dans de petites boîtes dont un côté grillagé est maintenu contre la peau. Dans ces boîtes, sur un chiffon, sont posés leurs oeufs, qu’on recueille pour avoir des couvées du même âge.

« Ces nourrisseurs de poux, écrit le père Rutten, sont souvent des mendiants en haillons ; ils sont agréablement surpris aujourd’hui de recevoir un salaire pour nourrir des parasites qu’ils avaient hébergés gratuitement à toute heure du jour et de la nuit. »

Quand les poux ont dix jours, il est temps de les contaminer : au moyen d’une canule, on leur injecte dans l’intestin un peu de la matière cérébrale du cobaye typhique ; quelques jours plus tard les microbes pullulent. C’est alors qu’aidé d’un scalpel, on dissèque les poux ; leur intestin est placé dans l’eau phéniquée ; le liquide est broyé, clarifié, maintenu à soixante-dix degrés pendant une demi-heure… et le vaccin est prêt.

Ella MAILLART, Oasis interdites 1935, PAYOT

Ci-dessus, les patients nourrisseurs de poux, université de Pékin avec les petites boîtes attachées aux jambes.

Pour en savoir plus sur cette Suissesse ô combien atypique : Une Suissesse magnifique – Nouveau tempo libero

Maîtres de la lumière

Fin du mois de décembre 2020, la cathédrale Saint-Paul de Liège s’est enfin révélée, libérée de ses échafaudages et de ses bâches après une rénovation de plus de 7 ans. Le test avant/après est sans appel.

Le premier élément fort de cette rénovation fut la pose de nouveaux vitraux. La série géométrique de Gottfried Honneger et celle du père Kim En Joong ont été réalisées par l’Atelier Loire.

L’atelier Loire. Nous avons donc à Liège des vitraux de cet atelier mythique ?!?! Trois générations de maîtres-verriers aux réalisations qui firent date.

Le patriarche, celui par qui tout commence: Gabriel. Né en 1904, il suit les cours de l’Ecole des Beaux-Arts d’Angers, cultive sa foi chrétienne auprès de Jésuites, et consacre sa thèse de fin d’études au vitrail. Il décide de partir travailler dans l’unique atelier de vitraux de l’époque, l’atelier Lorin à Chartres. Devenu associé, il se sent pourtant très vite à l’étroit dans ces traditions héritées du 19ème siècle et reprend sa liberté en 1936. Mais une clause de non-concurrence l’obligeant à ne plus travailler le vitrail pendant 10 ans, il doit se tourner alors d’autres techniques : la céramique, la mosaïque, la sculpture, la création de mobilier. Il peint, dessine, fonde une famille nombreuse, développe de nouvelles techniques et se rapproche de l’esthétique du Bauhaus. Mais le vitrail ! Le vitrail le rappelle, c’est son truc, c’est là qu’il va innover et exceller. Il achète une propriété avec château, bâtiments et dépendances (que la famille occupe toujours aujourd’hui), trouve du travail tout d’abord dans la reconstruction d’après-guerre puis se tourne enfin vers le vitrail en dalle de verre, jouant avec le rythme, la couleur, l’émotion même de l’abstrait. Ses compositions vibrent et fascinent. Voici celle qui va changer sa vie et le rendre célèbre à jamais: l’Église du Souvenir à Berlin. Mais oui, vous la connaissez tous de l’extérieur, deux masses de béton entourant les ruines de la  Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche . Mais l’avez-vous déjà vue de l’intérieur et/ou illuminée ?

À partir de 1960, des centaines de réalisations vont se succéder. Notamment la Thanksgiving Square Chapel de Dallas

Et la tour des Oiseaux (ou de la symphonie) à Hakoné au Japon…

Peut-on imaginer la splendeur visuelle quand on entre dans de tels endroits ?

En 1970, Gabriel confie la direction de l’atelier à son fils Jacques puis a la joie de travailler pour des projets de vitraux, mosaïques et peintures murales avec lui et ses deux petits-fils Bruno et Hervé. Jacques se focalise sur le Japon, Hervé dirige notamment les prestigieux chantiers de restauration de vitraux, comme ceux de la Cathédrale de Chartres, du Château de Chambord ou de la Cathédrale de Versailles.

On peut remarquer que souvent le fameux Bleu de Chartres enchante ces vitraux. Visitez les galeries de photos sur Internet pour voir les merveilles que cet Atelier et ces créateurs ont produites.

Et voici le documentaire GEO qui m’a fait tout découvrir… Les deux ateliers, Lorin et Loire, aux mains des jeunes avec la passion et la compétence! Et cette cathédrale, c’est une merveille visitée de jour comme de nuit, on a envie d’y être! Attention, vidéo visible jusqu’au 16 mars via ARTE, on verra ensuite…

52 minutes de bonheur absolu. Regardez-la, plein écran indispensable. Vous serez subjugués, c’est bon par les temps qui courent !

https://www.arte.tv/fr/videos/092983-015-A/geo-reportage-chartres-l-art-du-vitrail/

Et n’oublions jamais, cette merveilleuse maison est présente à Liège. Soyons-en fiers, cré vin d’ju!

Divine idylle ?

« L’amour qui sommeille dans un souffle irréel » (Vanessa Paradis)

Dominique Bona, en trois livres, est devenue chère à mon coeur. Fille d’Arthur Conte, adoubée en littérature par Jean d’Ormesson et reçue à l’Académie Française par le discours de Jean-Christophe Rufin, elle ne pouvait que me plaire ! Auteur de romans souvent récompensés par des prix, elle est surtout aujourd’hui une biographe. J’ai lu avec gourmandise ses biographies de Berthe Morisot, des soeurs Rouart et de Colette. La lecture de « Mes vies secrètes » m’a donné une furieuse envie de dévorer celles sur Romain Gary, sur Stefan Zweig, sur Clara Malraux et l’étonnante Gala qui vogua entre Éluard et Dalì. Elles sont commandées, elles vont tomber dans mon escarcelle et je m’en pourlèche déjà les babines !

Dans ses biographies, elle a le grand talent de nous prendre par la main et de nous inviter dans le cercle familier de la personnalité qu’elle nous dévoile. Tout semble naturel grâce à une incroyable documentation qu’elle domine parfaitement et qu’elle a totalement phagocytée, et à un style jamais pédant mais plein d’empathie pour son personnage comme pour son lecteur. Des heures merveilleuses m’attendent !

Mais revenons à « Mes vies secrètes ». Bona y reparle de Paul et Camille Claudel dont elle avait déjà fait une biographie en miroir. Des pages souvent déchirantes. Ici, elle nous gratifie tout de même d’une éclaircie : la relation Camille Claudel/ Claude Debussy. Sans aucun doute une amitié amoureuse pour le compositeur qui lui restera fidèle en mettant à tout jamais en bonne place sur son piano, un exemplaire de « La Valse ». Dix pages dont je vous ai extrait les temps forts en tentant de faire un récit cohérent.

Quelques clichés de Camille…

Parmi ces divers scénarios imaginaires, dont le déroulement parallèle peut donner le vertige, un surtout me laisse des regrets : c’est une rencontre qui a réellement eu lieu mais comme une occasion manquée, l’esquisse d’une aventure qui n’a pas été. J’ai vraiment failli écrire, telle une belle uchronie, ce chapitre dont je me sentais frustrée : l’histoire d’amour de Camille Claudel et de Claude Debussy.

À trente ans, à la date de cette rencontre, Camille était d’une beauté sauvage, sans aucune affectation de coquetterie. Grande, avec un corps sculptural, des yeux d’une bleu profond, une sensualité d’allure et de mouvement, elle n’était pas d’un abord facile. Trop franche, trop souvent ironique, avec un humour propre à déstabiliser, sinon à agacer son interlocuteur, elle détonnait dans les salons mondains, presque autant que son frère Paul. Fiers et peu portés à la tolérance, incapables de surcroît de feindre la moindre hypocrisie, cet ingrédient de la vie sociale, tous deux portaient gravés dans leurs personnalités arrogantes le sceau des Claudel : mélange d’orgueil et de brutalité qui les mettait à part. Aucune réserve, aucune douceur dans le comportement de Camille, qui se déplaçait telle une reine d’une tribu barbare, au milieu des bourgeoises raffinées, à l’élégance codifiée auxquelles le monde parisien est habitué. (…) Debussy a compté, dès leur première rencontre, parmi ses admirateurs.(…)

Camille n’aimait pas la musique. Elle le disait sans se gêner : elle n’avait pas d’oreille. La musique l’ennuyait, elle la trouvait « embêtante » et lui préférait le silence. Ou le bruit du burin, le son familier, enivrant, des coups de marteau sur les blocs de marbre, d’où sortiraient les visages d’un Niobide, de Méduse ou de Psyché. Il a été l’exception, parmi les musiciens de tous pays et de tous temps, de Bach à Vincent d’Indy, qui ennuyaient Camille. Elle a aimé la musique de Debussy. Et l’homme qui la composait ne l’a pas laissée indifférente.

Robert Godet, journaliste politique au Temps, ami du compositeur, raconte un de ces moments où Camille s’est laissé par exception apprivoiser. Alors que toute soirée musicale représentait pour elle une épreuve, elle ne montrait aucun signe d’agacement et semblait pour une fois absorbée par ce qu’elle entendait. Selon Godet, quand Debussy cessa de jouer et qu’il se frottait les mains, devenues glacées tout à coup, elle l’aurait pris par le bras et conduit près de la cheminée, en lui disant : « Sans commentaires, monsieur Debussy! » – sa manière à elle, laconique et brutale, de lui exprimer son admiration. Ni l’un ni l’autre n’étaient de grands bavards.

De son côté, on l’apprend encore par Godet, Debussy était amoureux de La Petit Châtelaine et en avait acquis un exemplaire. Il aimait aussi beaucoup Clotho, l’âpre figure de la vieillarde, aux traits creusés de rides profondes, méchantes, mais où, contre toute attente, la main de Camille a mis sa touche de tendresse. Mais la sculpture que le musicien préférait et qu’il avait achetée elle aussi, c’est La Valse – on l’aurait deviné : ce couple de danseurs lascivement enlacés, emportés par le mouvement de la musique. Sans doute a-t-il pu s’étonner que Camille, prétendument étrangère à son art, ait pu saisir l’union si parfaitement musicale du couple et en traduire la mélodie avec ses pleines mains de sculptrice. Cette Valse de Camille, Debussy l’avait placée sur son piano. Elle y est restée jusqu’à sa mort. Quand il levait les yeux de son clavier, c’est elle qu’il voyait. (…)

Quel lien a été le leur ? Jusqu’où se sont-ils admirés, estimés mutuellement? Comme le couple aussi mystérieux qu’aléatoire formé par Berthe Morisot et Manet, ce lien – s’il a existé – est resté secret. Aucune lettre d’amour, ni aucun témoignage ne l’atteste. On apprend que les deux artistes se sont retrouvés à Bruxelles, en 1894, pour participer au Salon de la Libre Esthétique, salon qui réunissait peintres, sculpteurs, écrivains et musiciens. Mais on ne sait rien de plus. Malgré mes efforts, je n’ai pu obtenir aucune matière biographique pour étoffer le récit de leurs relations. Le journal que Paul Claudel commence à tenir, à peu près à la date à laquelle Camille fréquente Debussy, est désespérément vide à leur sujet. Rien non plus dans les Mémoires des contemporains. Rien, pour justifier le chapitre que j’avais tellement envie d’écrire et que j’ai été tentée d’inventer. (…)

Que se serait-il passé si au lieu de se laisser mourir à petit feu à cause de Rodin, Camille s’était accordé, ne serait-ce qu’une aventure avec Debussy ? Est-ce qu’elle n’aurait pas gagné un regain de vie, avec un peu de bonheur ? Ou ne pouvait-elle être sauvée ? N’y avait-il vraiment aucune issue, aucune échappatoire à sa malédiction?

Seule, une mystérieuse lettre de Debussy entretient le rêve. Adressée au fidèle Robert Godet, le compositeur se plaint d’endurer les conséquences d’une liaison malheureuse et le fait en termes empruntés au royaume végétal dont il est familier : « J’ai laissé beaucoup de moi accroché à ces ronces… » Il ne révèle pas le nom de la femme qui l’a fait souffrir – grâce à quoi tous ses biographes ont élaboré les scénarios les plus divers. J’aurais voulu écrire le nom de Camille, à la place du « elle », l’énigmatique pronom personnel qui désigne cette anonyme : « Ah! je l’aimais vraiment bien et avec d’autant plus d’ardeur triste que je sentais par des signes évidents que jamais elle ne ferait certains pas qui engagent toute une âme et qu’elle gardait inviolable à des enquêtes sur la solidité de son coeur. »

L’échange n’a pas eu lieu. Debussy n’a pas remplacé Rodin. Et Camille est restée seule, à trente-cinq ans, avec son chagrin. Ces mots de Debussy, à la fin de sa lettre à Godet, sont aussi les miens, ceux d’une biographe contrariée dans ses élans : « Malgré tout, je pleure sur la disparition du rêve de ce rêve. »

Dominique BONA, Mes vies secrètes (13. Les promesses amoureuses non tenues – page 244 à 257 – collection Folio)

Quelques clichés de Debussy…

Camille, Rodin et Debussy réunis…

Une Suissesse magnifique

S’il est un domaine dans lequel les femmes n’ont pas tardé à s’exprimer, c’est celui de l’exploration des terres lointaines, des mers et des airs : dès la fin du 18ème siècle, et souvent déguisées en homme quand il s’agissait de s’embarquer puisque les femmes étaient interdites à bord. Ainsi la première à être répertoriée en tant qu’exploratrice, c’est Jeanne Barret ou Baré (1740-1807) qui partit faire le tour du monde avec l’expédition de Bougainville comme botaniste. Ou encore la célébrissime Calamity Jane (1852-1903), qui déjà de son vivant, était une légende des plaines du Far-West ! Et que dire de ces vaillantes alpinistes qui bravaient glaciers et crevasses en robes et corsets (extraordinaire, cette photo sur la Mer de glace)!

Mais les superstars dans le domaine de ces pionnières sont sans conteste Isabelle Eberhart (1877-1904) qui explora l’Algérie et se convertit à l’islam, et Alexandra David-Neel (1868-1969) qui fit découvrir le Tibet et sa capitale Lhassa aux Européens.

Depuis la seconde moitié du 20ème siècle, l’aventure a pris un caractère plus sportif (sauf la conquête de l’espace) : on performe sur les mers, on conquiert les montagnes, on traverse les déserts et les forêts équatoriales en raids, en trails et en rallyes automobiles…

Et pourtant… La femme dont je voudrais vous parler est une aventurière à l’ancienne mais une pionnière bien posée dans son époque puisqu’elle fréquentait les studios de télévision et leurs émissions emblématiques (notamment Apostrophes de Bernard Pivot en 1989 dans l’émission « La vie est un long fleuve tranquille »!). Elle a répondu à des centaines d’interviews qui ont servi à la création de nombreux documentaires, dont celui que j’ai pu voir sur TV5 il y a quinze jours. J’ignorais tout d’elle, jusqu’à son nom. Quelle découverte !

La voici entre Alexandra David-Neel (encore cantatrice) et Isabelle Eberhardt en matelot…

Elle naît en 1903 au bord du lac Léman dans une famille très large d’esprit qui favorise son épanouissement. Elle est de santé fragile, elle fera donc du sport : elle crée le premier club féminin de hockey sur gazon au monde, fait du ski et de la voile. Elle a comme amie d’enfance Hermine de Saussure (l’arrière-arrière-petite-fille d’Horace Benedict de Saussure, considéré comme l’inventeur de l’alpinisme et dont la statue emblématique, en compagnie de Jacques Balmat, montre à tous le Mont-Blanc à Chamonix). Elles participent à des régates en Méditerranée, en mer Égée, se nourrissent de l’antiquité et de ses voyages fabuleux puis se passionnent pour la traversée de l’atlantique en solitaire d’Alain Gerbault. À quatre filles, elles décident de rééditer cet exploit mais Hermine, « Miette », tombe enceinte, se marie avec Henri Seirig (avec lequel elle aura l’actrice Delphine Seirig) et déclare forfait. Sans armateur ni capitaine, voilà la grande aventure maritime qui prend fin. En 1924, ma belle aventurière barre pour la Suisse aux Jeux Olympiques de Paris, seule femme de la compétition. Puis elle est actrice (en doublant certaines très célèbres dans des scènes d’action), professeur de français à Londres et à New York ; dirige l’équipe olympique suisse de hockey, est membre de celle de ski aux championnats du monde de de 1931 à 1934. Mais elle sent son destin lui filer entre les mains. Il est temps de redonner du sens à sa vie, l’envie de faire du reportage la saisit.

En 1929, elle a rencontré des athlètes russes, ils l’ont fascinée. Alors c’est en Russie qu’elle veut entamer sa nouvelle carrière et la veuve de Jack London en personne va lui apporter son soutien.

Mais qui est cette femme étonnante ? me direz-vous.

Ella Maillart (1903-1997).

Vous connaissez ? Moi pas, mais pas du tout, j’avoue humblement. Malgré la lecture de bien des livres de montagne et d’exploration, jamais son nom ne m’est apparu. Et pourtant, elle en a écrit des livres, elle en a laissé des photos, elle en a fait des voyages extraordinaires !

En 1930, la voilà donc en Russie. Elle fait paraître un premier livre « Parmi la jeunesse russe » qui déclenche un véritable scandale à Genève. Toute sa vie durant, on lui reprochera d’avoir eu une vision partisane et d’avoir occulté la réalité de la vie en URSS. Mais elle y retourne et parcourt le Caucase et ses vallées inconnues. Elle découvre les Kirghizes, les Kazakhs et les Ouzbeks et du haut d’une montagne, le désert de Takla Makan en Chine. Il est interdit ? elle y reviendra ! Suit un deuxième livre : « Des Monts célestes aux sables rouges » complété par ses photos et ses films. Elle a voyagé sans passeport, sans permis, évitant tout contact avec les autorités, regagnant seule l’Europe par les républiques musulmanes (où elle découvre la répression des autorités soviétiques), un gros sac comme seul bagage. Les grands journaux européens la courtisent, elle est traduite en anglais…

Jusque là, ses notes, ses photos ne sont que des témoignages ethnographiques, sans valeur littéraire ou artistique, pense-t-elle.

Mais les journaux et les maisons d’édition se pressent au portillon, a-t-elle vraiment un don littéraire? Et ses photos ? La présentation d’une seule, celle ci-dessous, à la prestigieuse maison Leica dont elle utilise un appareil, va lui permettre de posséder une véritable indépendance : un sponsoring total.

Ella va encore faire deux grandes et belles rencontres.

De 1934 à 1937, elle voyage pour Le Petit Parisien. Sa route va croiser celle de Peter Fleming, aventurier et espion qui servira de modèle à son frère Ian Fleming pour créer le personnage de James Bond. Tout un programme ! Ils vont notamment faire la route Pékin-Srinagar en évitant tous les postes de contrôles. Deux témoignages différents : Ella écrit « Oasis interdites » ; Peter, « News of Tartary ».

Elle repart seule en Turquie, en Inde, en Iran, en Afghanistan utilisant les camions et les autobus. Puis en 1939, elle rencontre Annemarie Schwarzenbach et sa superbe Ford. Elles parcourent ensemble tous ces pays fabuleux, Ella espérant ainsi la libérer de la drogue. Peine perdue, elles se quittent.

Ci-dessus, le tracé de tous les voyages effectués par Ella

C’est la Seconde Guerre Mondiale. Traumatisée par la Première et refusant de voir encore une fois les hommes s’entretuer, elle décide de rester en Inde, vivant de ses droits d’auteur et recherchant une vie complète et harmonieuse, étudiant tous les textes porteurs de sagesse.

Puis elle rentre en Europe et s’établit dans le Val d’Anniviers. Pendant les 25 années suivantes, elle va organiser des voyages culturels notamment au Népal qui vient d’ouvrir se frontières.

Jusqu’à la fin de sa vie, elle écrit, réunit ses photographies, témoignages d’un monde disparu et fascinant, et se préoccupe des enjeux écologiques pour une planète qu’elle a tant aimée. Elle s’éteint à 94 ans.

Un tout petit film qui illustre bien mon propos.

Et si cette femme extraordinaire vous intéresse, voici le lien vers le documentaire de la RTS, que j’ai découvert sur TV5 (45 minutes environ) et il en existe bien d’autres, parcourez Youtube ! Cette femme est décidément une icône et je ne la connaissais pas…

https://rts.ch/play/tv/redirect/detail/3467035

J’ai commandé « Oasis interdites », le récit de sa découverte d’une région du monde que j’ai moi-même visitée (le Cachemire et l’Himalaya indien à la frontière sino-pakistanaise) , je me réjouis de cette lecture. Je vous tiendrai au courant !

Au fil des mots (134) : « composer »

Délivrance musicale

Le lendemain, je fis savoir à l’abbé Antonio Vivaldi que j’étais souffrante et ne pouvais travailler à l’écriture des partitions en sa compagnie.

Depuis quelque mois, il avait pris l’habitude de me soumettre les musiques qu’il composait pour la Pietà et je devais ensuite les recopier soigneusement sur du papier à portées. Au fil des semaines, une complicité s’était installée entre nous. Parfois, j’osais me risquer à lui faire une observation, à lui suggérer tel changement harmonique, afin que ses arrangements brillent de mille feux. Jamais il ne se fâchait, au contraire, souvent il prenait en compte mes remarques. Cette préparation des partitions de concert était devenue un rituel que nous aimions partager et j’avais acquis le statut officiel de copiste. Quand tout était au point, le maestro écrivait sur les feuilles le nom des filles pour lesquelles il avait composé.

Mais ce matin, je préférais rester cachée au fond de mon lit, sous la couverture, car des pensées chaotiques se bousculaient dans ma tête douloureuse. Je n’avais pas fermé l’oeil de la nuit, en proie à une fièvre mystérieuse. (…)

Pour occuper mon esprit chagrin, je m’assis à ma table et posai devant moi l’une des feuilles sur lesquelles des portées avaient été tracées. Je regardais le papier en hésitant. Il y avait plusieurs semaines déjà que je pensais à ce geste, sans jamais me l’autoriser. Par manque de confiance ? Par timidité ? La journée d’hier, si excentrique, semblait m’avoir libérée de la considération des convenances liées à ma condition. Elle avait peut-être été un déclic audacieux et insolent dans ma vie austère Je décidai de ne plus résister à la tentation et trempai ma plume dans l’encrier. Je me mis à dessiner les notes que j’entendais dans le silence. Des notes qui s’échappaient de mon coeur et venaient s’aligner d’elles-mêmes sur la page. Plus rien n’existait en dehors de cette musique intérieure. De temps à autre, je suspendais l’écriture pour vérifier un arpège sur mon violoncelle puis je revenais le noter consciencieusement. Cette parenthèse dans le temps avait atténué ma passion, comme si celle-ci était passée de mon âme à la feuille.

Quand je relus ce que j’avais écrit, je fus étonnée de me sentir sereine alors que mon manuscrit, lui, débordait d’exaltation. Je venais de découvrir un phénomène insoupçonné. Ainsi la création avait le pouvoir de délivrer ?

Je venais de comprendre la composition en même temps que l’amour.

Christiana MOREAU, La Sonate oubliée

Au fil des mots (133) : « maîtrise »

Les forces de l’esprit

Ils entrèrent à Chenthan Dzong pour se reposer et passer la nuit à l’abri. Dans les ruines du monastère restaient encore des tapisseries élimées, des images religieuses, des ustensiles et des armes que les moines guerriers ayant survécu au tremblement de terre n’avaient pu emporter. Ils découvrirent plusieurs représentations du Bouddha dans des positions diverses, y compris une énorme statue de l’Éveillé couché par terre, sur le côté. La peinture dorée s’était écaillée, mais le reste était intact. De la glace et de la neige poudreuse recouvraient presque tout, donnant à ce lieu un aspect particulièrement merveilleux ; on aurait dit un palais de verre. Derrière l’édifice, une avalanche avait créé la seule surface plane des alentours, une sorte de cour de la taille d’un terrain de basket. (…)

Dans la cuisine, ils trouvèrent des marmites et d’autres ustensiles en métal, des bougies, du charbon, du bois pour faire un feu et quelques céréales conservées par le froid. Il y avait des pots d’huile et un récipient contenant du miel, que le prince ne connaissait pas. Tensing lui en fit goûter et, pour la première fois de sa vie, le jeune homme sentit un goût sucré sur son palais. La surprise et le plaisir faillirent le faire tomber à la renverse. Ils préparèrent un feu pour cuire leur repas et, en signe de respect, allumèrent des bougies devant les statues. Ce soir-là, ils allaient mieux manger, et dormir sous un toit : cela méritait bien une petite cérémonie pour marquer leur gratitude.

Ils étaient en train de méditer en silence lorsqu’un long rugissement retentit au milieu des ruines du monastère. Ils ouvrirent les yeux au moment où un grand tigre de l’Himalaya entrait dans la salle, une bête de cinq cents kilos au pelage blanc, l’animal le plus féroce du monde.

Le prince reçut l’ordre de son maître par télépathie et essaya de lui obéir, bien que sa première réaction, dictée par l’instinct, eût été de bondir pour se défendre, en ayant recours au tao-shu. S’il parvenait à mettre une main derrière les oreilles du tigre, il pourrait le paralyser, mais il resta immobile, essayant de respirer calmement, afin que le fauve ne renifle pas l’odeur de la peur. Le tigre s’approcha lentement des moines. Malgré le danger imminent où ils se trouvaient, le jeune homme ne put s’empêcher d’admirer l’extraordinaire beauté de l’animal. Sa peau avait la couleur pâle de l’ivoire, avec des rayures marron, et ses yeux étaient aussi bleus que certains glaciers de l’Himalaya ; c’était un mâle adulte, énorme et puissant, un spécimen parfait.

Tensing et Dil Bahadur, assis dans la position du lotus, jambes croisées et les mains sur les genoux, virent s’avancer le tigre. Tous deux savaient que s’il avait faim il serait impossible de l’arrêter. le seul espoir était que la bête eût mangé, mais il y avait en réalité peu de chances que la chasse fût abondante dans ces solitudes. Tensig possédait des pouvoirs psychiques exceptionnels, car c’était un tulku, la réincarnation d’un grand lama des temps anciens. Il concentra ce pouvoir comme un éclair, pour pénétrer l’esprit du fauve.

Ils sentirent l’haleine du grand félin sur leur visage, une bouffée d’air chaud et fétide qui s’échappait de sa gueule. Un autre rugissement redoutable ébranla l’enceinte. Le tigre s’approcha à quelques centimètres des hommes et ceux-ci sentirent la piqûre de ses dures moustaches. Pendant plusieurs secondes qui parurent une éternité, il tourna autour d’eux, les flairant et les tâtant de son énorme patte, mais sans les agresser. Le maître et le disciple demeurèrent absolument immobiles, ouverts à l’affection et à la compassion. Le tigre ne perçut en eux ni crainte ni agressivité, mais de l’empathie, et une fois sa curiosité satisfaite, il se retira comme il était venu, avec la même dignité solennelle.

« Tu vois, Dil Bahadur, que le calme s’avère parfois utile… » fut l’unique commentaire du lama.

Isabel ALLENDE, Le Royaume du Dragon d’or

L’auteur du panorama proposé ci-dessus à droite est un artiste bien connu, presque mythique, mais pour tout autre chose. Découvrez (ou redécouvrez) les sept vies et plus encore de ce personnage de roman au destin en directe relation avec l’extrait proposé…

Sacré Nicholas… – Nouveau tempo libero

Au fil des mots (132) : « absence »

L’Éternel Retour

Quelques jours après cette soirée, j’ai accompagné Louki à Auteuil. (…) Elle voulait rendre visite à Guy Lavigne, celui qui avait été l’ami de sa mère. J’ai préféré l’attendre. (…) Parfois, le coeur se serre à la pensée des choses qui auraient pu être et n’ont pas été, mais je me dis qu’aujourd’hui encore la maison reste vide, à nous attendre. J’étais heureux, ce matin-là. Et léger. Et j’éprouvais une certaine ivresse. La ligne d’horizon était loin devant nous, là-bas, vers l’infini. (…) Je l’ai vue sortir par la petite porte du garage. Elle m’a fait un signe du bras. (…) Elle marche vers moi de ce même pas nonchalant, et l’on dirait qu’elle ralentit son allure, comme si le temps ne comptait plus. Elle me prend le bras et nous nous promenons dans le quartier. C’est là que nous habiterons un jour. (…) Nous sommes arrivés sur la place de l’Église, devant la station de métro. Et là, je peux le dire maintenant que je n’ai plus rien à perdre : j’ai senti, pour la première et la seule fois de ma vie, ce qu’était l’Éternel Retour. Jusque-là, je m’efforçais de lire des ouvrages sur le sujet, avec une bonne volonté d’autodidacte. C’était juste avant de descendre les escaliers de la station de métro Église-d’Auteuil. Pourquoi à cet endroit ? Je n’en sais rien et cela n’a aucune importance. Je suis resté un moment immobile et je lui ai serré le bras. Nous étions là ensemble, à la même place, de toute éternité, et notre promenade à travers Auteuil, nous l’avions déjà faite au cours de mille et mille autres vies. Pas besoin de consulter ma montre. Je savais qu’il était midi.

C’est arrivé en novembre. Un samedi. (…) J’avais rendez-vous avec Louki au Condé à cinq heures. Il me semblait que j’étais guéri définitivement des plaies de mon enfance et de mon adolescence (…)

J’ai marché jusqu’à la station de métro Étoile. C’était la ligne que nous avions prise souvent, Louki et moi, la ligne que nous avions suivie à pied la première fois. Pendant la traversée de la Seine, j’ai remarqué qu’il y avait beaucoup de promeneurs sur l’allée des Cygnes. Je suis descendu à Mabillon, et j’ai jeté un regard en direction de La Pergola, comme nous le faisions toujours. Mocellini n’était pas assis derrière la vitre.

Quand je suis entré au Condé, les aiguilles de l’horloge sur le mur du fond marquaient exactement cinq heures. En général, ici, c’était l’heure creuse. Les tables étaient vides, sauf celle à côté de la porte où se tenaient Zacharias, Annet et Jean-Michel. Ils me lançaient tous les trois de drôles de regards. Ils ne disaient rien. Les visages de Zacharias et d’Annet étaient livides, sans doute à cause de la lumière qui tombait de la vitre. Ils ne m’ont pas répondu quand je leur ai dit bonjour. Ils me fixaient de leurs regards étranges, comme si j’avais fait quelque chose de mal. Les lèvres de Jean-Michel se sont contractées, et j’ai senti qu’il voulait me parler. Une mouche s’est posée sur le dos de la main de Zacharias et il l’a chassée d’un geste nerveux. Puis il a pris son verre et il l’a bu, cul sec. Il s’est levé et il a marché vers moi. Il m’a dit d’une voix blanche : « Louki. Elle s’est jetée par la fenêtre. »

À partir de cet instant-là, il y a eu une absence dans ma vie, un blanc, qui ne me causait pas simplement une sensation de vide, mais que je pouvais pas soutenir du regard. Tout ce blanc m’éblouissait d’une lumière vive, irradiante. Et ce sera comme ça jusqu’à la fin.

Patrick MODIANO, Dans le café de la jeunesse perdue

Au fil des mots (131) : « monstre »

Amour maternel ?

Certaines natures ne peuvent aimer d’un côté sans haïr de l’autre. La mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle, ce qui fit qu’elle détesta l’étrangère. Il est triste de songer que l’amour d’une mère peut avoir de vilains aspects. Si peu de place que Cosette tînt chez elle, il lui semblait que cela était pris aux siens, et que cette petite diminuait l’air que ses filles respiraient. Cette femme, comme beaucoup de femmes de sa sorte, avait une somme de caresses et une somme de coups et d’injures à dépenser chaque jour. Si elle n’avait pas eu Cosette, il est certain que ses filles, tout idolâtrées qu’elles étaient, auraient tout reçu ; mais l’étrangère leur rendit le service de détourner les coups sur elle. Ses filles n’eurent que les caresses. Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une grêle de châtiments violents et immérités. Doux être faible qui ne devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu, sans cesse punie, grondée, rudoyée, battue et voyant à côté d’elle deux petites créatures comme elle, qui vivaient dans un rayon d’aurore !

La Thénardier étant méchante pour Cosette, Éponine et Azelma furent méchantes. Les enfants, à cet âge, ne sont que des exemplaires de la mère. Le format plus petit, voilà tout.

Victor HUGO, Les Misérables